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Grottes du Bouil Bleu - Photo perso

 

         Je ne sais plus comment je repensai à la Roche Courbon. J’étais à la recherche d’une balade dominicale qui nous ferait quitter notre horizon océanique ; l’isolement imposé sur la frontière ouest. En feuilletant un guide de la Saintonge, j’ai revu des images. Le château avait l’air intéressant, une heure de route à peine nous en séparait, surtout, il était question de grottes où l’on avait découvert des outils préhistoriques, un squelette attribué à l’aurignacien exposé dans un petit musée. Des grottes près desquelles Pierre Loti aimait rêver. Il y avait, disait-il, connu l’amour d’une bohémienne.

Les enfants ne firent pas trop de résistance. Un château, des jardins… Nous partîmes.

 

Ce n’était pas un long voyage, la route traversait une terre de marais reprise sur l’océan depuis un millénaire. Une région littorale ayant subi de nombreux bouleversements mais riches en vestiges du passé. Le château lui-même avait été remanié, reconstruit, au dix-septième siècle, et plus tard au début du vingtième lorsque Loti avait trouvé un industriel rochefortais pour le sauver.

         Cela faisait songer à une vaste demeure bourgeoise, seul le donjon carré gardait l’allure des forteresses du moyen-âge. Mon fils, s’offusqua : ça n’avait rien d’un château, les châteaux, c’étaient Castelnau ou Beynac, ça ressemblait à s’y méprendre aux images d’Epinal, ça surplombait la Dordogne… Je songeais aux cavernes qui s’ouvraient là-bas dans les falaises : Font-de-Gaume, les Combarelles, Bernifal...

Nous avions une heure avant la visite guidée, le temps d’aller aux grottes à un kilomètre, puisque j’étais venu pour elles. Le chemin était boueux, circulant au milieu de bois clairsemés par l’hiver. Il était plat jusqu’à proximité du Bouil Bleu.

Ce nom venait de l’eau qui coulait au pied de la falaise calcaire dans laquelle étaient les grottes, quoique le verbe couler ne convienne pas. Il y avait une sorte de marigot encombré de végétation, et si c’était là le Bouil Bleu, la sécheresse des dernières années avait dû lui faire rendre l’âme. On entendait des coups de fusils lointains, une battue aux sangliers. La terre qui bordait le chemin était grandement fouillée par les hardes. C’étaient les bois où Loti venait rêver dans sa jeunesse… Le chemin glissant descendait. À main droite, les affleurements calcaires devenaient imposants. Au bas, c’était la falaise, et les premiers trous ; à quoi, pensais-je, se limitaient les grottes de la région. En vérité, je n’attendais rien de passionnant sinon des niches étroites ; je ne connaissais pas la photographie de Loti dans son grand âge assis au débouché d’une caverne de belle taille, rêvant à sa « prime amourette ». « Le grand secret de la vie et de l’amour, écrivait-il, me fut donc appris là, devant une de ces entrées de grotte qui ressemblent à des portiques de temple cyclopéen ; c’était parmi des scolopendres et des fougères délicates (…) » Il avait dessiné le Bouil Bleu, à l’image d’une toile de Friedrich : l’eau, la végétation, la roche composaient un paysage mythologique ayant peu à voir avec le chemin que j’empruntais. Le bord du marécage n’était pas laid, mais la saison ne se prêtait guère aux luxuriances. La falaise sinuait, l’herbe était grasse, les arbres ne portaient pas de feuilles. Aucune libellule ne venait troubler l’air humide de la combe.

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Plus nous avancions, plus les entrées de grottes devenaient imposantes. Elles se succédaient, communiquaient entre elles par des couloirs que nous empruntâmes. Le sol était propre, sans végétation, il portait la trace des fouilles réfléchies ou sauvages. Les galeries s’assombrissaient et se perdaient plus loin. Je n’avais pas de torche et je le regrettai. Ces failles étroites, je trouvais extraordinaire qu’elles soient ainsi ouvertes aux promeneurs, aux enfants qui pouvaient se glisser là-dedans par jeu, et derrière, le plus vaste réseau souterrain de Charente-Maritime : 500 mètres d’un labyrinthe dont la carte indiquait la complexité, l’étroitesse. Des chatières, des laminoirs, des salles aux noms évocateurs, de larges piliers soutenants la roche mais d’ornements point, rien de gravé, pas de signe sur les parois du long séjour des hommes au sein de la caverne.

 

La rotonde est de grande dimension, la voûte est à plusieurs mètres de hauteur, la place ne devait pas manquer, mais le rocher est désespérément nu. J’essaye en vain de percer les ténèbres du fond, les enfants galopent d’ouverture en ouverture, la falaise se prolonge sur une centaine de mètres, longeant le marécage. L’eau, la pierre et l’herbe dessinent un habitat confortable, je repense à Pair-non-Pair.

Au bout de la paroi, une zone plus marécageuse interdit de progresser, nous rebroussons chemin. Je veux voir l’outillage lithique, le squelette, et les pierres gravées présentées dans le donjon du château. Je reviendrai un autre jour, équipé d’une lampe pour pousser plus avant dans la caverne, je serai seul et j’aurai l’impression d’un inventeur. J’avancerai aussi loin que mon courage me le permettra, avec au cœur l’angoisse mais aussi le souvenir de la maison d’enfance. Peut-être y croiserai-je le fantôme de Loti : « J’aimais m’y aventurer jadis avec une lampe et un fil conducteur, et je me rappelle qu’une fois, vers ma quinzième année, j’avais failli me perdre dans le dédale de ces galeries, que tapissaient comme d’épaisses coulées de neige ou de lait, et qui étaient toutes de la même blancheur de suaire.» 

 

         Vers la fin du dix-neuvième siècle, le Bouil Bleu fut creusé par un instituteur de Saint-Porchaire qui se nommait Bossé. Sans être sauvages, ces fouilles furent rudimentaires. Il remua le sol sur trente-cinq centimètres d’épaisseur, n’effectua aucun relevé, se contentant de prélever un outillage très abondant, aujourd’hui exposé dans le donjon. C’est dans les restes de ces fouilles que furent exhumées en 1924 les trois pierres gravées de la Roche Courbon.

Derrière le donjon, une porte donne sur un escalier étroit, celui-ci débouche sur une salle garnie de vitrines, de vieux panneaux explicatifs sur les murs. Pas de gardes. Qui pourrait en vouloir à de vieilles pierres? 

L’endroit me fait penser à quelque cabinet d’amateur d’un autre siècle, où mieux encore à ces collections qui hantent les laboratoires des anciens collèges. Quelques professeurs de sciences naturelles y entreposèrent leurs trouvailles durant des décennies, les étiquetèrent avec soin. J’avais une passion pour ces chambres un peu secrètes que l’on apercevait seulement par une porte entrouverte dans la salle de classe. Ça sentait la république des Jules et les Voyages extraordinaires, les légendes tracées à la plume et l’encre violette fréquentée dans mon enfance avant que ce monde ne finisse. 

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Tout est terriblement vieillot. De longues vitrines jaunâtres sur tréteaux protègent des collections d’outils, la plupart mis à jour par Marcel Clouet, le découvreur des pierres gravées. De grands rectangles clairs encadrés de rouge portent les outils, plus de cinquante à la fois ; une flèche, rouge elle aussi, indique parfois la face tranchante ; un mot signale qu’il s’agit de grattoirs. La légende élégante et manuscrite dit : « La Roche-Courbon, Grottes du Bouil Bleu, Paléolithique supérieur, outillage Aurignacien ». D’autres fois, ils proviennent de la grotte du château, des bifaces, des lames, il y en a des milliers sur deux étages, on ne peut s’y attarder, on ne lit pas les cartons explicatifs, écriture droite du trace-lettre : « Levalloisien, parallèle au Moustérien, homme de Néanderthal » avec un h. On remarque les couleurs du silex, la palette marron, grise, blanche, noire, qu’elles composent sous nos yeux. On passe vite, les enfants s’ennuient. Bientôt la visite guidée.

Des regards rapides : un encadrement bordé de vert présente sur un mur une belle collection de pointes de flèches et de sagaies du néolithique final trouvées au environ de Saint-Porchaire par Bossé ; un grand panneau sur lequel est dessiné le réseau compliqué de la grotte, une douzaine d’ouvertures, des cheminements, des étranglements ; dans un coin, le squelette attribué à l’aurignacien, encore mêlé à la glaise. Une étude récente a fait déchoir notre ancêtre : on l’a bien dégagé des couloirs du Bouil Bleu, mais la datation ne lui donne pas plus de deux mille ans, un gallo-romain abandonné là pour raison inconnue : indigence, assassinat, maladie… 

         Enfin, sous une énième vitrine, les pierres gravées. Elles sont trois, d’après ce qu’on en dit, mais je n’ai souvenir que d’un petit fragment difficilement lisible, et de la grande dalle de presque 40 centimètres, brisée en deux lors de son excavation. Il est difficile d’apercevoir les fines gravures qui la parcourent. La pierre est rougeâtre, elle aurait servi à malaxer l’ocre. On y voit, avec un peu d’application - et s’aidant du dessin juste à côté - au centre de nombreuses griffures, stries, petits coups comme de poinçon, des lignes courbes formant dos de mammouth - la queue, la bosse, la tête, la trompe, les pattes - très simplement stylisées et, à l’intérieur de la silhouette, une deuxième plus petite mais épousant les mêmes contours, comme superposée à la première, donnant l’illusion du nombre. La datation de cette œuvre est problématique. On a dit 30 000 ans, sans trop savoir, en associant la pierre à son environnement, aux outils trouvés à proximité.

courbonCe n’est pas rien 30 000 ans, les premières manifestations de l’art Cro-Magnon, si l’on en croit les chronologies de Leroi-Gourhan, l’âge des plaquettes gravées, et depuis peu l’âge des merveilleuses fresques de la grotte Chauvet. Or, il existe une proximité évidente entre la pierre gravée du Bouil Bleu, et le Grand Panneau des rhinocéros à Vallon Pont-d’Arc : c’est l’effort de perspective. Dans la grotte, les cornes et les dos sont superposés, ce n’est pas une silhouette, mais au moins sept, plus ou moins estompées. Ce n’est pas un animal, mais un troupeau qui est figuré… à moins qu’il ne s’agisse d’un mouvement finement décomposé de manière quasi cinématographique ; mais c’est peu probable.

           L’abbé Breuil, professeur à l’Institut de Paléontologie Humaine, examina les pierres et les trouva authentiques : une « série emboîtée de tracés de mammouths grossièrement exécutés ». À mesure que j’examinai la surface rougeâtre de la dalle, j’en voyais mieux les silhouettes, les rayures, les cupules… la perspective. L’œuvre me semblait infiniment précieuse, sa présence dans ce capharnaüm hautement improbable. Elle devait être au Musée des Antiquités nationales ou au Musée de la Préhistoire, tout du moins sous protection. Mais non, elle était là, sous le regard presque indifférent de quelques visiteurs pressés qui n’y prenaient pas garde, ayant parcouru au pas de charge les deux étages du donjon, assommés par le nombre d’outils.

 Je pensais qu’on est toujours plus ému de la rareté que du nombre - cette seule pierre difficilement lisible me donnait davantage que certains des dessins de Niaux ou de Rouffignac - que bien des merveilles entrevues aux Eyzies dans de vastes salles où il fallait courir pour ne rien oublier. Oui, c’est ça, je ne l’aurais pas même remarquée au milieu des autres trouvailles, plaquettes gravées, vénus, art mobilier… Mais, là, sous la vitrine, sans autre admirateur et comme m’appartenant, je pouvais pleinement m’y consacrer jusqu’à ce que, s’inquiétant de mon absence, l'on vienne m'y déloger.

Thierry Guilabert