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     La cartographie des grottes ornées ouvertes au public, me laissait peu de chances de visiter rapidement Arcy-sur-Cure, au sud du département de l’Yonne : trop loin, trop isolée des autres hauts-lieux de l’art pariétal. Il fallu un voyage à la Charité-sur-Loire et une visite du Vézelay pour que l’occasion se présentât. Et encore, ce ne fut qu’une visite promenade et non une de ces explorations approfondies pour amoureux de la préhistoire... Il importe, telle qu’elle fût cette découverte fut une réussite grâce à une guide, aussi compétente que dynamique. Elle eût l’intelligence de prendre en compte l’intérêt du groupe pour l’art pariétal en s’éternisant moins sur les merveilles géologiques qui firent la célébrité de la grotte jusqu’en 1990.

     La pluie m'avait chassé du bord du canal du Nivernais et des roches du Saussois. De petites routes jusqu’au site, un immense parking, quelques mètres d’ascension, et un porche comme d’autres... Une grille verte barrant l’entrée, une végétation tombante… Presque toutes les entrées de grottes se ressemblent, celle-ci n’avait rien d’exceptionnel. Il était un peu plus de 13 heures 30, une visite venait de partir et l’on me proposa de la rejoindre.

 

     Le groupe, une vingtaine de personnes, stationnait à quelques mètres, passage obligé pour faire en quelques sorte l’historique de la caverne d’Arcy-sur-Cure.

    La rive gauche de la Cure est trouée de multiples cavités intéressant les préhistoriens, et que l'on peut découvrir en suivant un sentier. La plupart porte un nom d’animal, lion, loup, bison, renne, ours, cheval, hyène. Plus en aval, la Grande Grotte. Ces grottes ont été fouillées dès la fin du dix-neuvième siècle, puis après la seconde guerre mondiale par Leroi-Gourhan, l’autre pape de la préhistoire. Il étudia en autre des gravures dans la Grotte du Cheval, mais pas dans la Grande Grotte considérée comme vierge de tout art pariétal. Dans les années soixante, Arcy s’endort telle la belle au bois dormant, seule les visites payantes continuent d’animer le site aménagé.

 

     Mais l’histoire est facétieuse. Ainsi la Grande Grotte, son développement, pas moins de 500 mètres, son accès tranquille, en ont fait un lieu de visites depuis des époques lointaines. On y a systématiquement prélevé les concrétions naturelles pour des besoins de décorations quand la mode fut à l’imitation des grottes dans les riches jardins. On y a partout laissé des graffiti, Buffon lui-même, le grand Buffon aurait inscrit son nom sur la paroi, en 1762. On pénétrait dans la caverne avec des flambeaux qui noircissaient le calcaire. On avait un peu peur, les corps se touchaient, mais l'on venait de loin pour admirer cette curiosité naturelle.

     Les lieux ont longtemps appartenu au seigneur local qui siégeait dans le château de Chastenay : le comte de la Varende. Jusqu’à son décès en 2007, ignorant d’une révolution entreprise il y a plus de deux siècles, il voit le pays comme le sien, et gère son patrimoine : le château et la grotte. Ce personnage truculent avait hérité de la propriété en 1968. Il voulut créer un son et lumière dans la caverne, un long épisode judiciaire devait l’en empêcher. En 1976, alors qu’un procès lui retirait provisoirement l’administration d’Arcy-sur-Cure, on s’avisa que la fréquentation marquait le pas. Les gens se déplaçaient plus facilement, et il y avait d’autres grottes spectaculaires en France. Le gérant provisoire décida d’entreprendre un nettoyage systématique de la caverne afin de lui donner une blancheur virginale. Il fit projeter de l’eau chlorée sous pression, ce qui eut pour effet de littéralement décaper la Grande Grotte. Plus de parois sombres et sales. Mais ce qu’on ignorait alors, et qu’on devait ignorer jusqu’en 1990, année où Pierre Guilloré découvre le tracé d’un bouquetin noir… C’est que sous la calcite terne, tout un bestiaire ornait les parois. Et si, ce fut précisément ce nettoyage qui rendit possible la découverte de l’art pariétal dans la Grande Grotte, les chercheurs considèrent y avoir perdu 80% des œuvres cachées... Et pas seulement une ou deux représentations, mais plus de 170 détectés à ce jour, qui laissent supposer la richesse initiale de l’ensemble.

     En 1990, le comte retrouve la propriété complète de la grotte, décide d’exploiter le filon préhistorique et cherche des financements pour les chercheurs… Aujourd’hui, François de la Varende, son héritier, gère les dettes financières de son père, il a vendu le manoir, rangé la particule aux oubliettes et poursuit l'exploitation de la grotte.

 

     Nous débutâmes l’habituel parcours par les curiosités naturelles. La zone des peintures étaient situées tout au fond de la galerie ouest. La grotte se déploie en un V très allongé, certains y ont vu un diapason. A l’est, un secteur actif avec des lacs que nous apercevrons au retour. A l’ouest, une succession de salles remarquables dans un vaste couloir, sauf qu’à bien y regarder, la destruction systématique des concrétions, le nettoyage des parois, rendent le spectacle un peu triste et assez commun au regard d’autres cavités connues pour leurs merveilles naturelles. Il ne demeure de remarquable que les gros ensembles qu’on n’a pu briser.

    Nous eûmes donc droit à la vierge, à l’huître au calvaire à mesure que nous nous enfoncions dans la large galerie. Le groupe faisait des haltes régulières, et la guide s’exprimant en anglais puis en français commentait le milieu. Peut-être avait-elle aussi une préférence pour les dessins et peintures de la salle des vagues à l’extrémité de la grotte.

     L’absence d'œuvres pariétales dans cette partie de la grotte n’était pas que la conséquence du nettoyage. Certes des ponctuations avaient pu disparaître, mais la roche elle-même était mal adaptée aux artistes, pas de grands panneaux utilisables. Encore pouvais-je relativiser, à Bara-Bahau, les gravures ont été faites dans une paroi particulièrement peu pratique pour ce genre d’exercice.

 

     Nous atteignîmes le calvaire, reconnaissable à une magnifique concrétion brisée par l’affaissement du sol. A présent nous allions voir les peintures, et à vrai dire je ne savais à quoi m’attendre, les déceptions existent aussi dans la découverte des rares grottes ornées.

     Le groupe fit cercle autour d’un premier panneau, fit cercle est un bien grand mot, je contournais discrètement un éboulis pour être assez proche des unités graphiques qui ornaient la paroi. Le panneau n’était pas spectaculaire, mais on y distinguait une première main négative d’adulte rouge, et un petit bison bien inscrit dans le relief. Mais le plus bel élément, le plus émouvant, était sans doute à hauteur d’enfant une très belle main droite, plus petite que la précédente et qui indiquait sa présence au fond de cette grotte il y a environ 27 000 ans. Arcy, comme Gargas est un sanctuaire ancien.

     La guide nous décrivit la technique, la projection de pigments avec des spaghetti, c’est-à-dire de petites concrétions vides au milieu qui forment comme une paille. Sur la signification bien sûr elle ne savait rien, sinon des suppositions : un rite initiatique, une signature… La guide avait demandé l’aide d’une enfant qui tenant un éclairage directionnel était chargé d’isoler la figure, de lui donner un coup de projecteur, la main ocre et l’enfant qui l’éclairait formaient comme un couple inséparable à 27 000 ans de distance. En tout, on avait retrouvé sept mains négatives et une positive à Arcy.

     En fait, l’ensemble des peintures d’Arcy était invisible, caché sous la calcite, pour accoucher de la grotte, les chercheurs Dominique Baffier et Michel Girard, vont se lancer dans l’exploration systématique des parois à partir de photographies infrarouges et d’autres ultraviolets qui révèlent les peintures quasi-invisibles à l’œil nu. A partir de 1997, on passe à l’intervention directe sur la roche, avec une sorte de fraise abrasive, on amenuise lentement la couche terne de calcite jusqu’à atteindre une deuxième couche, elle translucide et protégeant les pigments. Ainsi, années après années, la Grande Grotte se révèle.

     C’est presque au fond de la galerie ouest, la salle des vagues, la salle du sanctuaire. On en verra qu’une toute petite part, l’entrée. Aller plus loin signifierait avancer à quatre pattes sur le dépôt naturel qui protège le sol préhistorique de la grotte où quelques sondages ont permis de retrouver des outils, des foyers, des pigments et des lampes et finalement de dater indirectement de l’Aurignacien les œuvres pariétales. Impossible de faire à vingt ou trente le genre d’exploration que l’on peut faire à deux ou trois à Bédailhac. Une pseudo-barrière de tubes en plastique déterminera donc notre avancée maximum sous ce plafond qui concentre la plupart des peintures. Mais de là même où nous sommes, on devine l’importance de l’ensemble, une corniche avec une véritable frise, un plafond avec partout des animaux, certains découverts, visibles, d’autres à découvrir.

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    Le rouge domine, mais l’on voit aussi quelques dessins noirs. Dessins parce qu’il s’agit essentiellement de contours vide, bien qu’il me semble apercevoir plus loin sur la corniche un mammouth où l’on aura figuré le pelage. J’écoute la guide, et comme d’habitude je laisse errer mon regard vers le fond de la salle, j’aperçois des zones traités à la fraise, des lignes noires ou rouges, des peintures que je ne verrai pas.

     Elle nous montre un formidable mégacéros dont les bois ne sont pas dessinés mais empruntés à la roche naturelle et l’illusion est parfaite. Une fois de plus, j’admire l’adaptabilité de l’artiste au relief, une fois de plus, je constate que c’est la grotte en quelque sorte qui dicte à la main : la ligne, la courbe, au final l’animal, dans un rapport qui pouvait être une pensée magique.

     La corniche ouest à quoi se limite notre découverte des peintures d’Arcy, se révèle riche en mammouths, petits et grands, plus ou moins stylisés, rouges ou noirs, et puis un ours, il y en a plusieurs dans la caverne, et tout un bestiaire d’animaux, un félin que l’on ne retrouve que dans les grottes les plus anciennes, bouquetins, rhinocéros, des oiseaux rares dans l’art pariétal et des poissons. La guide, se contente de nous montrer des animaux directement reconnaissables, et s’il est frustrant de se trouver à quelques mètres d’autres œuvres, celles que l’on voit ne laisse pas de doutes sur la richesse pariétale de la cavité. Il existe d’ailleurs une visite approfondie d’Arcy, assez longue pour venir jusque sous le plafond de la salle des vagues. Ce sera pour une autre fois.

     Je gagne du temps, pose quelques questions, désigne un ou deux dessins dont elle n’a pas parlé, ce petit mammouth là-bas dont on voit le pelage. Les mammouths d’Arcy ont vraiment un style particulier, souvent la ligne du front forme une courbe et se poursuit dessinant d’un même trait une défense. L’ensemble des figures est très schématique, aucun des détails qui font quinze mille ans plus tard la beauté des dessins et gravures de Rouffignac. Non, l’artiste est économe de ses gestes, en trois coups de charbon, il fait naître l’animal. Sans pouvoir d’abstraction, il n’aurait pas les bons outils pour faire figurer les détails, les proportions… Du moins pourrait-on le croire, tant qu’on n’a pas vu les phénoménales compositions de la Grotte Chauvet, les chevaux comme au fusain avec des nuances de noirs, des reliefs, les lions tendus vers leurs proies… Quelque chose d’effarant, réalisé des milliers d’années avant les dessins d’Arcy, et qui laisse au placard l’idée même de modernité dans l’art et toute la chronologie des styles de Leroi-Gourhan…

 

     La guide est patiente, elle prend le temps de nous le montrer, et quand il faut reprendre le chemin du retour, c’est qu’un groupe, plus rapide, plus nombreux, moins chanceux, stationne déjà à proximité du sanctuaire.

     Allez ! La visite n’est pas finie, nous console-t-elle, on va voir les lacs. Et c’est vrai nous verrons deux lacs souterrains de faible étendue. Dans le premier, le Lavoir des Fées, on a découvert des bactéries qui participent à la formation du calcaire, où l’on pensait que le processus était uniquement minéral, on parle à présent de « biocalcification ». C’est une révolution géologique. Le lac est couvert d’une pellicule blanche, on y a immergé une statue dégradé de la façade du Louvre et les bactéries bâtisseuses l’ont recalcifié. A présent, on laisse, par amusement un buste dans le lac, ça provoque des questions et le guide a son enchainement tout trouvé.

     La deuxième étendue d’eau nommée simplement : le Lac, est d’un autre genre : un magnifique miroir qui donne l’illusion de la profondeur en reflétant le plafond. Impression merveilleuse, pas une ride ne vient troubler la surface, juste l’effet d’un jardin zen souterrain. Nous sommes tout près de la sortie…

Thierry Guilabert