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Relevé partiel de la paroi gravée de Bara-Bahau par A.Glory

Je pris par le Bugue pour visiter Bara-Bahau, la caverne des ours. C’était une fin de matinée après trois heures trente de route. Cette fois-ci j’étais seul, j’avais tout loisir de passer d’une cavité à l’autre sans risquer les reproches ou même la fatigue des enfants.

On disait qu’il n’y avait pas grand-chose à Bara-Bahau, mais les grottes ornées ouvertes au public sont rares. Je ne pouvais rater l’occasion de profiter de quelques gravures, et puis, mieux vaut sa propre expérience que celle de la brochure, du livre ou du voisin.

 

Je sortais de la voiture en contrebas d’une pente herbeuse où un panneau indiquait le site. À l’instant une femme m’interpella :

- Ça vous intéresse ?

Je levai la tête, l’aperçus là-haut penchée sur une barrière, et répondis par l’affirmative… Sinon pourquoi s’arrêter sur une route perdue?

- Je commence une visite. Venez !

Je gravis une volée de marches menant à une terrasse aménagée de tables, une cabane adossée à la roche servait d’accueil. Là, diverses babioles d’inspiration préhistorique étaient exposées, des cartes postales racornies par l’humidité, des fossiles. Je m’acquittai du droit de visite et suivis la guide derrière la porte du fond. Quelques personnes attendaient, patientant au débouché de cet immense couloir rectiligne où Norbert Casteret et ses enfants avaient découvert les gravures un jour d’avril 1951.

C’était moi l’invité de dernière minute, le retardataire. Je saluai la compagnie et me fondis au groupe. Exposés sous des vitrines, les traditionnels outils, quelques ossements, des pigments colorés, et devant nous la grotte tout entière, sorte de tunnel dont le plafond blanc et lisse semblait une chape de béton. Il faisait jusqu’à vingt-cinq mètres dans ses grandes largeurs et une dizaine de haut, avec des strates, des rognons de silex chargés d’oxyde de fer qui me firent de suite penser à Rouffignac et cependant près du sol une dominante argileuse, le sol étant constitué de dépôts sédimentaires témoins d’une période éloignée où la mer couvrait la région.

Je n’avais pas froid, je ressentais seulement l’humidité. Faut dire que la grotte était toujours active, qu’un ruisseau coulait dans une salle basse. D’énormes éboulis encombraient la galerie, masses calcaires décrochées du plafond dans un fracas qu’on imagine à peine et, imaginons quand même, qui fut dit-on à l’origine du nom de Bara-Bahau qui en patois signifie : badaboum. Je distinguai un cheminement éclairé allant entre les blocs et jusqu’au fond, butant là-bas sur un amoncellement, le contournant pour atteindre la salle des gravures.

 

La guide nous parlait géologie, formation de la grotte, occupation ancienne par les ours, puis par les hommes et encore longtemps jusqu’à l’époque gallo-romaine. On avait retrouvé des fragments de poteries et de murs.

Elle avait une voix douce, presque hésitante et comme prévenant une éventuelle déception de son rare public. Je savais bien à quoi m’attendre, je n’en étais plus à mes débuts. Pour l’art des cavernes, Bara-Bahau n’était pas le meilleur des dépucelages, et sans doute parmi ces gens y avait-il des premières fois. 

Nous descendîmes par le chemin d’argile, pour nous arrêter près des sondages profonds réalisés par Bergounioux : un puits de quatorze mètres à travers les strates marines. Un peu plus loin, de petites concrétions calcaires, de minuscules stalactites sur la paroi verticale faisaient comme un corail blanc, poussant un peu dans tous les sens.

Nous avancions lentement, mais en l’absence de questions, dans un silence presque hostile, le groupe quelque peu apathique fut trop vite rendu au seuil de la salle préhistorique. J’observais ça avec amusement et aussi de la compassion pour ma pauvre guide obligée de vanter son outil de travail dans une région où la concurrence était bien rude. Pensez donc Lascaux, Rouffignac, Font-de-Gaume, les Combarelles, Cap Blanc et j’en passe, plus belles les unes que les autres, tandis qu’ici, la petite entreprise joignait à peine les deux bouts.

Elle avait pourtant connu son heure de gloire, ma grotte : la visite du vénérable abbé Breuil quelques mois après la découverte pour authentifier les glyphes. « Bara-Bahau n'est pas à elle seule un chapitre de l'histoire de l'art, ce n'en est qu'un paragraphe, mais on y trouve un document original, essentiel, nouveau que tout préhistorien devra connaître et apprécier. » avait-il déclamé. Il s’y entendait Breuil, des années passées aux Combarelles, des gravures par centaines. Et plus tard, durant l’été 1955, le relevé de l’abbé Glory, disciple du premier, qui laborieusement chercha les contours, les reportant sur des feuilles de cellophane, ce qui ne devait pas être une mince affaire vu l’irrégularité de la paroi, et les nodules de silex, sans compter le calcaire si meuble, si altéré que l’abbé le qualifiera de : « fromage blanc ». Et pas rancunier Glory, tellement épris de Bara-Bahau qu’il dira « garder de ces images grandioses un souvenir ineffaçable » . Glory, pauvre parmi les pauvres, sans argent, sans reconnaissance, travailleur de force, ici, à Lascaux, à Villars, disparu dans un accident de voiture, poète maudit de la préhistoire qui bien avant que ce ne fût à l’ordre du jour avait envisagé l’hypothèse chamanique. 

 

Le chemin longe la paroi de droite (la véritable entrée préhistorique est une faille étroite et bien visible sur la gauche dans laquelle, en son temps, Cro-Magnon dut ramper) franchissant un mur de blocs et de sédiments en partie dégagé pour faciliter la visite. La salle des gravures est assez curieuse, en longueur, obstruée par l’éboulis terminal. Le sol est terreux, une murette longe la paroi gauche sur laquelle sont les œuvres. Le panneau doit faire plus de dix mètres et, tout le long, des pupitres que l’on nomme pompeusement négatoscopes reproduisent en dessin les contours de la gravure qu’on peine à distinguer. Ces présentoirs métalliques, tout comme l’armoire électrique au centre de la murette, sont d’un gris disgracieux.

 

Le groupe était là, silencieux, dans l’expectative. Ce n’était pas un de ces lieux où l’esprit souffle et vous laisse muet d’admiration. Il n’y avait d’abord rien à voir sinon cette paroi blanchâtre parsemée de cailloux, en contrebas de quoi l’argile faisait une ligne ocre. Et puis, en s’approchant un peu, les stries verticales, les griffures si nombreuses de l’ours au sortir de l’hibernation. Aucune bauge dans l’argile. De toute façon, le sol avait été largement remanié.

La guide commença par nous montrer, avec le point rouge du laser, une sorte de grille gravée comme on en retrouvait, mais peinte, ailleurs dans les grottes de Dordogne. Elle recommençait plusieurs fois, se tournait enfin vers le groupe et presque inquiète demandait si nous distinguions la figure.

Les réponses allèrent d’un : « Non !» net à un : « Si vous voulez » légèrement moqueur.

Je me suis dit que les choses n’allaient pas être simple pour elle, que déjà il devait lui tarder d’en avoir fini avec des gens si mal embouchés, si peu enclins à se pâmer devant des signes vieux d’au moins 15 000 ans près desquels elle repassait je ne sais combien de fois par jour. Et, visibles comme le nez au milieu de la figure, les signes, à force de les nommer, de les décrire, de les dessiner, d’y rêver peut-être.

 N’avait-elle jamais envie de réduire tout ça en bouillie, la surface si meuble qu’avec les doigts, une branche, un morceau de silex… Mais non ! Elle ravala son soupir et nous entraina vers une autre gravure, quatre doigts, une paume. Cro-Magnon s’était servi des griffades existantes, les avait complétées, élargies, jusqu’à obtenir une sorte de main. On devinait des phalanges.

Avec de l’imagination et l’aide d’une photographie, j’y vis plus tard la position du pouce, la main présentée de face devant un visage, à droite de l’index, quelque chose ressemblant à un œil, mais sur une autre image aux ombres différentes tout avait disparu. C’est la difficulté de la gravure, à vouloir identifier, on risque d’inventer ses propres tracés. Combien délicate est la tâche du préhistorien. Il s’applique à relever un ensemble et à officialiser un corpus indiscutable, mais à Bara-Bahau peu de représentations sont certaines.

Toutefois, sans se décourager, la guide entreprit de nous décrire le grand panneau, le bestiaire somme toute classique qu’on y trouve : chevaux, bisons, aurochs, renne et bouquetin, un ours aussi devenu mascotte. Les gravures sont de grande taille, parfois plus de deux mètres, elles épousent le support délicat, un rognon de silex sert de sabot à un cheval au niveau de la tête bien visible de l’immense aurochs. Le large cou de l’animal est strié sur la crinière et le poitrail, la roche bombée impose le corps puissant du bovidé. Les pattes ne sont pas représentées, mais le haut d’une cuisse avant se transforme en une tête de bouquetin. Pour peu que l’on s’implique, la paroi nous parle.

 

Il n’y avait pas, je le crains, beaucoup de bonne volonté dans ce groupe. Il fallait revenir encore et encore à chaque contour, écarter gentiment dix interprétations fantaisistes, dix réflexions malignes mettant en doute la vulgate.

Nous vîmes pourtant une dizaine de représentations étagée sur trois niveaux, utilisant en cela toutes les ressources de la roche. À gauche de l’aurochs deux chevaux se suivaient à peu près visibles. Au-dessus un grand bison plus difficile à discerner et un sexe d’homme de belles dimensions. Je songeais à la scène du puits à Lascaux ; l’animal blessé et l’homme couché, pénis en érection. Je songeais à Villars aussi : homme face au bison… Ce qui survivait de nos jours dans l’art taurin, cette lutte entre l’homme et le Cornu pour la possession de la femme était sans doute plus ancienne que la séduction d’Europe par un Zeus transformé en taureau blanc, plus ancienne que le Minotaure mi-homme mi-bête.

Au-dessous un cervidé face à un cheval ; on en distinguait la ligne dorsale et les cornes. Puis l’ours à l’œil de silex qu’on reconnaît à son corps massif.

Si les gravures du niveau intermédiaire sont complètes à l’exception des pattes, les autres sont fragmentaires et nécessitent une grande attention. Il s’agit en quelque sorte de les extraire d’un entrelacs de griffades et de tracés digitaux, on y parvient non sans mal, et sans doute un éclairage étudié pourrait rendre l’ensemble plus lisible. J’emporterai quelques cartes postales pour garder ce bestiaire en mémoire.

 

Notre guide attendait des questions qui ne vinrent pas, le groupe perplexe avait rendu les armes. Ils étaient déjà ailleurs, dans une autre visite ou pensant à l’apéritif.

Elle resta professionnelle jusqu’au bout. En quittant la salle nous revîmes longuement l’entrée préhistorique et, revenu au seuil de la grotte, j’examinai de nouveau les vitrines. Moi aussi je devais paraître absent, la fatigue du voyage commençait à peser. Je pensais au texte à venir, la visite n’était que le préambule d’un plus long travail. Je saluai notre guide, et redescendis la colline pour prendre vers les Eyzies. Je n’avais pas la plus petite idée de ce en quoi consisterait mon chapitre sur Bara-Bahau. 

 

Quelques jours après mon voyage, je découvris par hasard un article sur le site Internet Argentine 24. La gérante de la grotte y exprimait ses difficultés face à l’offre touristique concurrente, l’absence de subventions et les huit mille visiteurs annuels. Elle glissait aussi quelques mots sur l’intégration difficile au Bugue, mais parlait de son métier de guide, de gérante, de femme d’entretien, avec passion et conviction. C’était elle qui m’avait mené au fond de la caverne et montré patiemment les gravures, elle que j’avais vu résister vaille que vaille à la moue sceptique de certains vacanciers… Soudain je repensai au pauvre abbé Glory, portant si mal son nom, tâcheron de la préhistoire, toujours dans l’ombre de Breuil, vivant presque dans l’indigence, dont le chemin était intimement lié à Bara-Bahau, et je sus que la grotte m’avait remué, non seulement les grandes gravures mais aussi les hommes et femmes auxquels étaient associées sa découverte et sa pérennité… 

Je commençai à écrire.

Thierry Guilabert