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Dans le fond, l’indifférence ou l’éblouissement, ma façon de juger d’un site, furent essentiellement le fruit des guides, de leur accompagnement. Ils n’étaient pas tous aussi dévoués ou érudits. Ils n’avaient pas la même éloquence. De là, sans doute, lorsque j’en conversais, des différences d’appréciation sur la grotte des Combarelles. Certains, hors saison, admirèrent deux heures durant les gravures. D’autres n’étaient pas demeurés plus de trois quarts d’heure dans le boyau. Et pour ma part, à peine une heure, mais c’était la dernière visite de la matinée, celle où, affamé, on ne s’éternise pas.

Les Combarelles, Fond-de-Gaume, si j’étais aux Eyzies c’était uniquement pour voir les deux grottes jumelles. On les dit jumelles car elles sont à peu de distance l’une de l’autre, sur le même côté de la route de Sarlat, et surtout elles furent inventées – et non découvertes - à quelques jours d’intervalles en septembre 1901 par Peyrony alors instituteur aux Eyzies, accompagné de Breuil et Capitan. En moins d’une semaine les septiques d’Altamira furent déboutés : l’art pariétal était authentique.

Le vrai découvreur des Combarelles (la petite histoire a retenu son nom : Pomarel) était le gendre du propriétaire des lieux. On fouillait dans le coin depuis 1868 et l’abri Cro-Magnon. Ici même, à quelques mètres de l’entrée des Combarelles, Emile Rivière sept ans auparavant avait trouvé des foyers, des os, des pendeloques… La Mouthe et ses gravures en 1895 avaient fait grand bruit. On s’apprêtait à investir tous les trous naturels du Périgord pour y chercher l’art des origines.

Une petite ferme, adossée à la falaise, occupait le vallon des Combarelles, or, dans le fond de la grange qui n’était que le porche de la grotte, s’ouvraient des galeries basses et étroites, c’est là que Pomarel dû longuement ramper pour découvrir loin dans le couloir ce qu’il nomma : « les bêtes». Je n’en savais pas davantage sinon que Pomarel et Berniche ( le propriétaire ) assurèrent longtemps les visites guidées, l’état - après acquisition - leur ayant concédé le gardiennage.

 

La brume s’accroche encore, l’herbe haute est humide. On va à pied depuis la route de Sarlat jusqu’à la petite maison aux volets rouges sous la falaise qui n’est plus une ferme et sert d’accueil aux visiteurs. Ils ne sont jamais nombreux : la virée est strictement limitée à six par groupe. Quelques personnes viennent au hasard espérant des places, mais des places, il n’y en a guère. Il faut réserver à l’avance son droit de passage. Les Combarelles sont trop fragiles pour des flux importants.

Contrairement à Fond-de-Gaume, cette courte marche d’approche s’effectue en terrain plat et découvert. Une prairie juste en bas des falaises où devait pâturer quelques bêtes au temps de Pomarel. On aperçoit à gauche de la maison le porche de la grotte assez imposant verrouillé par une grille. La maison est fermée ; une visite est en cours.

 

Je patiente en admirant le porche. On sait, grâce aux fouilles d’Émile Rivière, que celui-ci était habité à l’époque magdalénienne. La falaise ne doit pas mesurer plus de dix mètres de hauteur dans un beau calcaire coloré par les lichens de traînées noires ou brunes.

Derrière la grille, il y a deux entrées. À droite, un éboulis de quelques mètres monte à un trou de serrure, un passage étroit tout en hauteur, Combarelles II, la galerie contient quelques gravures, mais n’est pas accessible au public. À gauche, c’est différent : un escalier aux marches bien dessinées mène à une porte et, comme elle est ouverte, on le voit s’élever au-delà. La porte n’a rien de monumental, elle est entourée d’un mur en pierre et au-dessus une grille ferme un trou à peu près rond d’un mètre de diamètre.

Ce trou, je le sais, est l’entrée par laquelle sont venus les premiers explorateurs, tout le sol de la grotte fut ensuite abaissé pour permettre le passage des visiteurs et, même ainsi, la fragilité des parois, l’étroitesse de la galerie rendent délicate l’ouverture au public. Je n’en suis que plus ému, plus impatient, privilégié en somme d’être là ce matin, oublieux du voyage, de la mauvaise nuit sous la tente et du sandwich vite avalé.

 

Les Combarelles : le grand œuvre de l’abbé Breuil. Il avait passé des années dans le boyau étroit, à genoux, couché, rampant, pour relever les gravures : « (…) les premiers mètres, écrit-il, étaient encombrés des débris du plancher stalagmitique ancien effondré ; en maint endroit, le remplissage de graviers et les gours superposés, souvent élevés, rendaient la circulation pénible, et nécessitaient de cheminer courbés en deux ou sur les genoux, en garant sa tête des stalactites pointues (…) » Il y avait gagné ses galons. C’était un travail épuisant, une heure de reptation, et puis tenir le calque à bout de bras. D’abord il répertorie les figures les plus lisibles, les plus belles aussi, en 1902, 109 gravures sont identifiées. Le deuxième relevé de l’abbé en 1924 en donne 291! La pierre parle.

Louis-René Nougier a analysé cette différence, notant que dès 1902, Breuil avait repéré les 13 ou 14 mammouths des Combarelles, mais seulement 2 bisons alors qu’ils sont 37 en 1924. Il en conclut qu’il y a là deux manières différentes, deux artistes, le premier au trait clairement identifiable est l’auteur des chefs-d’oeuvre, le second demande un œil averti. Et que penser alors des 800 gravures relevées par Claude Barrière et ses assistants dans la même grotte durant les années quatre-vingt ?

Tout ça me laisse songeur, Les Combarelles entièrement décalquées, et ensuite ils cherchent à assembler certains traits pour en faire des figures identifiables que nous ne verrons jamais, que personne n’a jamais vues dans la grotte, trop difficiles à isoler dans l’entrelacs... 800 gravures. Combien j’allais en voir ? Vingt, peut-être trente ; la plupart sinon toutes appartiendraient au relevé de 1902, les autres, présence virtuelle ou accroche publicitaire, ce ne serait qu’un jeu d’enfant où l’on dessine une longue courbe qui se croise et se recroise sur la feuille, après quoi l’on colorie les poissons que l’on distingue dans le désordre. Chacun les siens.

 

Des voix, elles viennent depuis la porte, se rapprochent. Au bout d’un moment, la guide apparaît et une mère et son enfant. Ils discutent. La dame remercie chaleureusement pour cette visite quasi-privée.

La guide jette un regard vers ceux qui l’attendent. Nous ne sommes pas encore son groupe. Elle rentre un instant dans la petite maison, c’est sa transition, limitée mais nécessaire : il va falloir recommencer.

Dans la pièce qui sert d’accueil, je détaille le grand relevé cloué au mur, celui de Breuil en 1924. De celui de Barrière, il ne sera pas question, et quand j’en dirai quelques mots, on me fera comprendre par des paroles sibyllines, qu’un contentieux existe, qu’on n’apprécie pas tellement ce préhistorien ici. Je n’en saurai pas davantage. Puis, elle ressort, elle contrôle nos billets, explique à des vacanciers mal renseignés la procédure pour la visite des Combarelles. Ils repartent penauds. Elle nous prend en charge, jette un coup d’œil discret à nos vêtements : dans un couloir étroit avec de si nombreuses gravures mieux vaut éviter les vestes trop amples, les sacs à dos. Il y a un jeune garçon. Il y a toujours des enfants dans les grottes.

 

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Lorsque nous pénétrons dans le boyau, le froid nous saisit. L’air est incroyablement humide, onze degrés, la grotte dégoutte, des coulées de calcite sur la roche et une zone sombre, terreuse, qu’on a creusée pour abaisser le niveau du sol en 1928. Cette grotte est restée inondable jusque vers 1972. Une partie de l’année le sol était couvert de mares, la galerie parfois inaccessible. Au printemps, on évacuait l’eau avec des seaux…

Cent cinquante mètres à parcourir avant les premiers signes, la guide imprime un rythme rapide, nous avertit lorsque le plafond s’abaisse. Le sol est plat mais le gamin doit tirer la langue. Ça n’a pas l’air de la préoccuper.

La galerie fait un premier coude après cinquante mètres, un deuxième… Cro-Magnon était décidément un drôle de type, ramper dans ce trou, sur un sol qui n’était pas régulier. Près d’une heure pour atteindre des gravures que personne ne verrait. Là-dedans point de grande cérémonie, de danse collective ; avancer avec une lampe et des outils devait déjà relever de l’exploit. C’était quoi leur motivation : un rite initiatique, des ex-voto pour remercier d’une chasse fructueuse et rendre par le dessin l’âme de l’animal à la terre mère afin qu’elle le perpétue dans une nouvelle naissance.

On peut avancer toutes les hypothèses, on n’est sûr de rien. D’ailleurs les guides des Eyzies ont sur le sujet une prudence de Sioux : décrire oui, expliquer c’est entrer dans l’interprétation normative, peu franchissent le Rubicon, le mot d’ordre semble : donnons les éléments et que chacun se fasse sa propre idée. On n’est d’autant moins tenté de divaguer qu’on marche forcément sur les traces de Breuil et de Leroi-Gourhan. Ce dernier écrit : « Avec El Castillo, le sanctuaire des Combarelles est le plus compliqué que j’ai eu l’occasion d’étudier » et d’ajouter : « C’est pourtant cette grotte que j’avais choisie pour le premier test statistique et c’est elle qui, avec Le Portel et Covalanas, m’a montré le caractère volontaire des groupements de figures et de leur répartition. » Il retint environ 250 gravures animales, en insistant sur l’importance du couple bison-cheval. Sa description est sèche, technique, mais tend à prouver l’organisation de l’espace dans l’art pariétal, et c’est loin d’être évident quand on visite les Combarelles.

De quoi s’agit-il : sur les derniers soixante-dix mètres de couloirs, s’arrêter souvent, se tourner à droite ou à gauche, isoler les gravures les plus célèbres, les voir fugitivement et les rendre à l’obscurité dans un tel fatras de traits que toute idée de cohérence s’éloigne à mesure que nous approchons du bout. La guide, compare ça à un mur de tags où chacun serait venu graver sur le travail d’un prédécesseur, ce n’est plus l’image mais le geste qui importe. Abandonner alors toute certitude – c’est le lot du préhistorien – ne pas faire la moindre supposition et sortir de là l’esprit embrouillé. Recommençons !

 

Elle parle des difficultés de datation, douze mille ans environ en tenant compte de quelques charbons retrouvés sous le porche et de la très controversée chronologie des styles établie par Leroi-Gourhan. Elle s’arrête. À quelques dizaines de mètres, j’entends les voix d’un autre groupe plus en avant dans la grotte - pour se croiser nous devrons presque nous coller à la paroi.

S’il faut se contenter d’une galerie de portrait, je l’accepte d’autant que les images sont belles et nombreuses ; un bestiaire entier, parfois inédit gravé dans un calcaire rugueux. Images peintes aussi nous explique la guide, mais à la fin de la glaciation, le climat plus humide a favorisé l’exsudation dans de minuscules fissures et la paroi en a été lessivée. Des pigments, il ne reste que de rares traces, la silhouette d’un cheval.

Le côté positif de l’histoire, c’est que la calcite en recouvrant la paroi a protégé les gravures de l’érosion. La tête de cheval qu’elle nous montre d’abord n’en est peut-être pas le meilleur exemple - quelques paroles déjà entendues mais moins moqueuses qu’à Bara-Bahau - certaines personnes ne voient pas correctement le relief, ne parviennent pas à distinguer l’image : le cou, la tête, les yeux, la bouche, le mufle, les oreilles, tout y est pourtant. La gravure n’est pas de grande taille mais adaptée à l’étroitesse de la grotte. Avec un sol, un mètre plus haut comme le situe la trace sombre et visible sur la roche, Cro-Magnon devait œuvrer au mieux à genoux, au pire couché. Combien de temps pour un trait, passé et repassé avec ses silex ?

Nous en verrons d’autres. Elle ne s’attarde pas et, toujours sur notre gauche, indique un visage humain reconnaissable et caricatural : vu de face, deux yeux, une incision pour le nez, un trait maladroit. Un visage qui ressemble en tout point au dessin d’un enfant en quête de personnage. Ce doit être la première fois que j’en vois un si nettement, pour de vrai comme dirait ma fille. J’en ressens un malaise, peut-être parce qu’il fait face et me regarde alors que les bêtes sont de profil dans un autre plan où je suis spectateur. Aussi à cause de son aspect maladroit, à mille lieux de certaines gravures animalières ; comme si le primitif surgissait, l’homme antédiluvien - seulement capable de quelques grognements, bassement instinctif - au nom duquel on a moqué l’art préhistorique jusqu’à la découverte des Combarelles et de Font-de-Gaume ; mais si proche de nous, si familier ; une sorte d’archétype, valable quels que soient l’époque ou la culture.

 

Elle est déjà passée. Je ne vais pas si vite. Que vais-je retenir au bout ? Cinq ou dix images les plus célèbres, que je retrouverai aisément dans les photographies des livres et, plus facilement visibles, isolées du reste, de cette accumulation de traits que nous laissons dans l’ombre, indéterminée. On ne peut qu’effleurer les Combarelles. On sent bien la complexité du couloir, mais on a l’impression d’un formidable désordre, les traits partout comme un gribouillage des parois.

Et dans les traits, quelques figures… Un mammouth surchargé d’autres lignes. La guide nous le dessine lentement, le fait exister : la queue, les pattes, le pelage, et cette trompe en arc de cercle ramené vers le corps plutôt que droite, très différente des dessins de Rouffignac, moins réaliste mais plus expressive. Et à droite à présent un grand cheval d’un mètre, parfaitement détaillée, certainement le plus beau de la grotte avec ses oreilles dressées, son encolure parfaite. Une douceur dans les lignes le rend comparable au bas-relief caché sous le château de Commarque.

Je n’ai plus froid. J’ai oublié l’humidité poisseuse de la grotte. Je ne songe qu’à regarder le mieux possible, pleinement concentré parce qu’il ne peut en être autrement avec la gravure, parce que j’ai fait trois heures de route au petit matin pour venir jusqu’ici et que je veux me remplir à ras bord de préhistoire.

 

Celles-là sont plus petites, une vingtaine de centimètres chacune, ce n’est pas exactement une scène mais impossible de les dissocier. Je les ai reconnues de suite : ce sont les femmes des Combarelles. Des corps schématisés, réduits à la plus simple expression, presque des idéogrammes, une vulve dit-on, c'est-à-dire une forme vaguement triangulaire ouverte d’un trait et, à droite des silhouettes, une femme penchée, l’autre moins, des profils, sans bras ni tête, seulement une poitrine, le buste se terminant par deux lignes parallèles, une taille, des fesses, des jambes arrêtées près du genou… Fermée en bas, ouverte en haut.

Les trois me font penser à une séquence qui va du signe à la forme, la vulve devenant la représentation la plus simple de la femme. Mais à la fin, tout est là, on comprend d’instinct à quoi on a à faire : une image sexuelle moins figurative qu’à Angles-sur-l’anglin, plus récente : l’idée de la femme chez Cro-Magnon.

          Elles ressemblent aux gravures de la Roche, à Lalinde conservées au musée des Eyzies, signes plus simples encore, la poitrine ayant disparu au profit du seul arrondi des fesses, très différentes donc des minuscules Vénus de l’abri Pataud, vues de face, en bas relief, ventre arrondi, seins lourds, tête ronde, triangle pubien, vieilles de peut-être vingt mille ans.

Une étape essentielle entre le signifiant et le signifié, pas encore un graphème, pas une écriture, mais peut-être déjà un signe abstrait valant pour une idée générale et sans équivalent : pour l’homme, on se contente d’une caricature ou d’un phallus comme en dessinent les gamins au collège… C’est un mystère. Je sens qu’il faudrait fouiller là, faire une archéologie des représentations de la femme et de l’homme, que ça nous apprendrait beaucoup sur la formation de l’esprit humain… Mais déjà elle va plus loin, attentive aux retardataires, elle fait signe, se penche sur la paroi, indique d’autres contours, d’autres gravures superposées. Je ne vais pas si vite, j’enregistre quelques images et puis immanquablement j’en oublie.

La galerie fait un coude à droite, un deuxième, et repart rectiligne. Des lignes partout organisent des images que je ne verrai pas, et notre progression de chef d’œuvre en chef d’œuvre ressemble à celle que nous aurions dans un grand musée ou nous négligerions des centaines de tableaux sur les murs, franchissant les salles d’un pas rapide, entrevoyant parfois une forme, mais trop tard pour l’inscrire à notre patrimoine. Le couloir par lui-même n’est pas intéressant, pas de belles concrétions, pas de gouffre, pas de faille, rien qu’un cheminement serré sans autre repère que les changements de direction. Rien à voir donc, sinon les gravures. Je suis entièrement dépendant d’un guide apte à me montrer le bestiaire et, l’impression que tout m’échappe n’en est pas forcément dissipée.

 

 

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Au bout de la galerie moyenne, avant d’aborder un nouveau coude, voici la lionne. C’est une gravure des plus belles et des plus connues des Combarelles. Les représentations de félins dans les grottes ouvertes à la visite, sont extrêmement rares. À vrai dire, c’est une première fois et, je suis en arrêt devant la bête. Pas de doute, c’est bien une lionne, où une panthère ; seul l’avant de l’animal est représenté : une patte épaisse, un corps puissant surgissent de la multitude de traits, mais c’est surtout la gueule qui retient mon attention, l’œil rond, les oreilles dressées. Elle est terriblement noble. Elle guette, ce qui pourrait surgir au bord du passage.

Un caillou plus clair que j’ai d’abord pris pour l’œil est planté dans la tête de la lionne, une piètre restauration. J’ai des photographies où l’animal n’est pas mutilé. On a bien mal oeuvré. Le caillou n’est pas de la même teinte que la paroi, et l’on ne voit que lui… Les Combarelles sont fragiles, elles ont été fermées avant les années cinquante, trop d’altérations. Il a fallu installer des rambardes, un nouvel éclairage, repenser la fréquentation… C’est miracle d’être ici : les grottes couloirs n’ont pas vocation à recevoir des visiteurs.

 

Malgré tout la lionne est belle et, je n’en connais pas d’aussi noble sinon sur les parois interdites de la grotte Chauvet ou dans les sites rupestres du Sahara. Juste sous l’animal, la guide détaille un rhinocéros : deux cornes immenses se fichent sur un corps massif, la patte de la lionne oblitère la ligne du dos de l’herbivore. Plus loin voici l’ours, animal dont je m’étonne de ne pas le voir plus souvent représenté puisqu’il fut en concurrence avec l’homme dans l’occupation des cavernes. L’animal, n’est pas très visible et m’échappe parfois, je le tiens un moment, de trois-quarts dos, voûté, les pattes larges, la tête penchée vers le sol, oui c’est bien un ours, mais comme il est épuisant de le voir. Tout au bout de la galerie médiane, le bestiaire s’enrichit d’un renne profondément gravé, à la lecture facile. Tourné vers la gauche, il tend sa tête au niveau d’une fissure naturelle dans laquelle a pu s’échapper de l’eau. On le nomme : Renne buvant. Il a de longs bois recourbés en arrière et tout son corps est traité avec une étonnante maîtrise de la perspective : pas vraiment de profil, les deux fines pattes arrière sont dessinées, le corps échappe au seul contour : un jeu subtil de lignes verticales, de courbes et l’utilisation du relief, complètent l’animal. Ici, l’artiste - on ne peut dire autrement - a visiblement soigné le travail. Il a choisi l’emplacement de l’œuvre et prit son temps pour la graver, peut-être même est-il revenu plusieurs fois. La paroi était-elle lisse ou déjà sillonnée de nombreuses bêtes anciennes peu lisibles, pour lesquelles l’exécution comptait davantage que le résultat ?   

 

On pourrait continuer longtemps, énumérer une à une les gravures aperçues, elles se mélangent dans mon souvenir avec toutes celles qu’on ne montre pas mais dont j’ai vu les photographies, les relevés.

Je n’en ai pas moins le sentiment de ne rien comprendre à cette grotte. Puisqu’il n’y a aucune salle, aucun lieu de rassemblement collectif, que venait-on faire là-dedans ? Quelle magie y pratiquait-on ?  Et pourquoi ces différences dans la visibilité des gravures que l’on retrouve dans de nombreux sites, une image publique détaillée, facile à voir, où l’artiste a mis tout son savoir-faire, et d’autres nombreuses, cachées, superposées, mal finies, peu fignolées et peut-être plus importantes dont on saisit mal l’utilité sinon pour un rituel, dont on ne sait pas si elles furent l’œuvre d’un ou plusieurs hommes ni, sur combien de générations le travail s’est étendu.

Bref, dès qu’on agite le spectre de l’interprétation, le penchant naturel de l’explication à tout prix, on est sur le terrain glissant des croyances. Et l’on n’invente plus rien. 1939 Henri Begouën, à la suite de Breuil ; Henri Begouën l’inventeur des grottes des Trois Frères, du Tuc-d’Audoubert, dont la famille veille depuis près d’un siècle sur la conservation d’un patrimoine exceptionnel, bisons d’argiles, parois ornées ; écrit un article dans la revue Scientia sur : « Les bases magiques de l’art préhistorique » où il expose sa théorie sur la superposition des gravures : « C’est que seule l’exécution du dessin ou de la sculpture importait. La représentation de l’animal était un acte qui valait pour lui-même. Une fois que cet acte était accompli, le résultat immédiat et matériel de cet acte, le dessin n’avait plus aucune importance. (…) Lorsque plus tard il était nécessaire de se livrer à une nouvelle opération d’envoûtement, comme ce panneau était considéré sans doute, comme jouissant de vertus particulières, d’un pouvoir spécial, on venait y représenter de nouveaux animaux sans se préoccuper le moins du monde de ce qui avait été fait précédemment. » Pour Begouën, les gravures des Combarelles sont des doubles de l’animal réel (le portrait ayant dans les croyances primitives un pouvoir sur le sujet représenté) l’âme emprisonnée dans la pierre : « (…) il y a la représentation de l’animal qu’on veut tuer. Par cette figuration on s’assure la possession du « double » et par suite de l’animal même. » Cette théorie de la chasse magique sera raillée par le structuralisme de Leroy-Gourhan, mais bien avant que le terme ne fasse fureur chez les préhistoriens, Begouën désignait le sorcier ou le chaman comme coupable d’art préhistorique.

 

On n’invente rien et l’on a toujours tort, le temps se charge de réduire à néant vos courageuses avancées ; votre vanité en prend un coup, vous êtes passé de mode. Vous avez été.

La calcite lentement recouvre les gravures, les protégeant, les isolant ; les Combarelles gardent entier le mystère. Il me reste de Bégouën quelques lignes simplement belles : « Votre lampe, quoique meilleure que le pauvre lumignon dont se servait le magdalénien, n’éclaire qu’une petite partie de rocher, mais projette tout autour des ombres qui peuvent prendre des aspects fantastiques. Le silence est absolu. Seules quelques gouttes d’eau tombent parfois des voûtes et réveillent des échos ; tout mouvement et toute vie ont cessé, si loin de l’entrée (…) »

 

 

Thierry Guilabert