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La falaise de Font-de-Gaume. Photo perso.

 

L’accueil de la grotte est universellement connu : à la sortie des Eyzies, route de Sarlat, une maison, une façade (mi-bois mi-dur) signal en vert et blanc visible de loin, qui me fait penser à quelque chalet… une scierie landaise. Les grandes lettres Font-de-Gaume au-dessus du guichet sont une promesse, la falaise aussi en impose au visiteur : proue d’un navire noyée dans les arbres.

J’arrivais en début d’après-midi sur une aire ombragée au pied de la grotte aux bisons, découverte par Peyrony le 12 septembre 1901. C’était un terrain de jeux fréquenté depuis toujours par les habitants des Eyzies, théâtre selon Breuil de : « Rites prénuptiaux ». Les photographies des peintures pariétales montraient un nombre important de graffiti divers, détériorations qui me faisaient craindre une désillusion : des figures à peine visibles dans un entrelacs de prénoms gravés. Mais quoi ! Ni Lascaux ni Altamira ne pouvaient plus se visiter, seulement des reproductions dans lesquelles je ne trouvais ni l’esprit ni la lettre ; la grotte de Font-de-Gaume permettait de voir, en vrai, des peintures polychromes préhistoriques, pas du dessin ou de la gravure mais de la surface, des pigments de plusieurs sortes sur la roche.

 

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         On m’indiqua le chemin, une ascension à l’aplomb du rocher pour rejoindre la maison des guides à mi-hauteur de l’éperon. Il faisait chaud. Je tirais la langue en gravissant les derniers mètres. Deux guides chevelus et tatoués m’observaient goguenards. Ils fumaient à la porte du local et me saluèrent tout en me proposant de poursuivre jusqu’au porche de la grotte pour profiter de l’ombre. Je continuai, longeant le pied de la falaise, le calcaire gris à traînées noires et brunes que l’on voyait partout sur le bord de la Dordogne. Un tournant et je fis face à la plus célèbre entrée de caverne : deux trous noirs béants séparés d’un solide pilier.

On eût dit… On eût dit des narines, un nez gargantuesque. Les accès sont étroits, à gauche une galerie technique où l’on remise les sacs des vacanciers durant leur séjour souterrain. À droite s’ouvre la grotte, le trou est fermé au bout de quelques mètres par une porte.

 

Je m’assis à l’ombre, à même la roche. Les visiteurs commençaient à arriver… Des gouttes remplissaient au sol de petits gours. Il faisait chaud.

J’étais patient, je n’avais rien à faire sinon me remplir de chaque image, de chaque odeur, afin de pouvoir restituer la chose en quelques pages d’écritures serrées… Et puis, la porte de la grotte s’est ouverte, une jeune femme est sortie et m’a demandé de prévenir les guides : une panne électrique, la galerie dans le noir avec tout un groupe à l’intérieur.

C’était bien ma veine, j’attends des mois pour faire le déplacement, je réserve des semaines à l’avance et voilà. Au diable les visiteurs ! J’avertissais la baraque en dessous, il se fit alors tout un remue-ménage : le groupe précédent fut extrait de la grotte. Tous dépités, le noir les avait surpris au moment d’atteindre les premières peintures, au lieu-dit : le Rubicon.

On vint rapidement nous avertir que la panne n’était pas localisée, une partie des Eyzies n’avait plus d’électricité, on attendait des informations… Ça tournait mal, mon histoire. J’imaginais des scénarii de remplacement au cas où… Je n’osais croire à l’annulation pure et simple. Revenu à la maison des guides, je conversais longuement ; ils étaient plutôt sympathiques, ennuyés mais cette panne venait rompre la monotonie de leur travail, chômage technique, ça n’arrivait pas tous les jours.

Visiter à la torche électrique comme à Niaux ?

Impossible. Interdit à Font-de-Gaume… Bon, alors attendons.

Les gens étaient très calmes, aucun énervement, aucune impatience, seulement au bout d’une heure, ils ont compris et commencé à redescendre le chemin. Je me suis accroché un moment, le ressac m’a entraîné, comme les autres. Par chance j’ai pu négocier une entrée le lendemain à la première visite si l’éclairage fonctionnait.

Tout n’était pas perdu.

 

Une nuit sous la toile plus tard. Même endroit, neuf heures et demi, le matin. J’attends avec anxiété le verdict. Cette fois le jeu m’est favorable, la lumière est là, on peut entrer dans la caverne.

Le guide qui vient à la rencontre du groupe est très différent de ceux de la veille, cheveux courts, anorak rouge, valisette de documents. Il est (je n’en sais rien encore) le guide le plus remarquable que j’aie suivi dans une grotte. Là où la plupart se contenteraient de dire un texte récité mille fois, décrivant par le détail la cavité (et que demande-t-on à un guide sinon cette connaissance, cette faculté de décrire avec plus ou moins de conviction ?), lui joue l’ignorant, non qu’il le soit, mais ce Socrate vise à nous accoucher de nos propres vues.

Ainsi, nous eûmes l’impression de découvrir la grotte à ses côtés, à croire qu’il l’explorait pour la première fois. Il s’étonnait de chaque merveille, avançait lentement, revenait sur ses pas si la chose était nécessaire, osait une explication mais sans jamais affirmer. Il partageait avec nous ses doutes et, ses pensées semblaient se construire à mesure de la visite… Un chercheur peut-être ? Un passeur sûrement.

Il prit son temps, il n’était pas pressé : nous ne fûmes délogés de Font-de-Gaume que par un autre groupe. Il poursuivit alors la discussion à la sortie, je le questionnais sur les styles de Leroi-Gourhan, les problèmes de chronologie… Je ne sais pas son prénom.

Les guides sont anonymes, compagnons d’un court instant, sitôt finie la visite, ils sont oubliés, remisés; ils s’effacent derrière le souvenir de la grotte.

 

Font-de-Gaume n’est pas exactement une grotte couloir, les galeries sont étroites, mais un carrefour permet de prendre du recul. Le plafond est d’abord bas puis l’on pénètre dans une diaclase - enfin je crois - une fissure verticale. On ne rejoint la galerie principale qu’après soixante mètres de parcours, lesquels me firent tomber instantanément sous le charme de la grotte. C’était irréel, une galerie blanche parfaitement nettoyée (elle est pleine de crasse et noire de mousses dans les premières descriptions) avec son éclairage rasant, un chemin de conte de fées garni de concrétions, stalactites souvent brisées, colonnes de calcaire, peut-être les Cro-Magnon avaient-ils peint jusqu’ici, mais les conditions climatiques, le courant d’air, l’humidité – la grotte est active - avaient tout fait disparaître.

J’étais grandement excité à l’idée de voir les peintures, le corridor n’arrangeait rien : voie étroite d’un mètre cinquante dans laquelle on pénètre l’intimité de la grotte. Si la chose avait été possible, j’aurais caressé ce calcaire rugueux pour mieux en prendre possession.

 

 

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Relevé de frise à Font-de-Gaume par Henri Breuil

 

Je pensais à Breuil, l’inévitable abbé avait effectué les premiers relevés de Font-de-Gaume. Son inventaire de 1910 fait état de 80 bisons, 40 chevaux, 23 mammouths, mais à l’inverse des Combarelles où le trait vise à la restitution précise de l’image gravée dans la roche, et comme à Altamira, les peintures inspirent à Breuil une tout autre approche. L’exactitude laisse la place à l’interprétation, Breuil est un artiste qui rend à l’animal sa couleur d’origine, son allure, ses volumes ; où la photographie mauvaise ne donne que quelques traits, quelques taches, le dessin offre la bête, la scène, la frise, le tout dans sa gloire. Le contour s’estompe au profit de la couleur, l’image est stylisée au point qu’on reconnaît toujours un relevé de peinture polychrome par Breuil, le support et la roche sont totalement absents des dessins, les animaux surgissent sur un fond neutre à la manière d’une estampe orientale. L’homme de science retourne à la foi et la croyance. La vérité n’a pas grand-chose à voir avec les relevés polychromes de Breuil, mais les images sont si fortes qu’elles en deviennent mythologiques.

 

FontdeGaumeBisonNous avons rejoint le Rubicon, passage étroit où le sol avait été aménagé, creusé d’une douzaine de marches. La grotte tout en restant très étroite m’impressionnait par ses hautes parois en vis-à-vis, en miroir avais-je lu. Plus loin, ça s’élargissait. Le tout n’était pas bien grand, mais plus de deux cents figurations magdaléniennes s’y trouvaient. Pas seulement près du sol nous expliqua le guide, certains animaux peu visibles, plus anciens sans doute, tracés noirs recouverts de calcites, sont à quatre ou cinq mètres. Cro-Magnon grimpait-il en opposition le long de la paroi pour orner des parties inaccessibles ?

Nous ne verrions qu’un petit nombre d’œuvres mais les plus belles, le reste étant détérioré, peu lisible : « D’ailleurs, dit-il, nos yeux s’habituent graduellement à la faible lumière, et plus nous avancerons, plus les peintures paraîtront nettes, distinctes, colorées».

         À chaque fois qu’il nous montrait une œuvre, il utilisait une petite lampe en essayant de reproduire l’éclairage intermittent de la flamme, les traits y devenaient plus forts, la bête y gagnait en présence. L’effet stroboscopique d’un tel dispositif, en particulier sur les frises de bisons, devait être saisissant à la lumière des lampes à graisse ou des torches, accentuant le caractère magique du lieu, dans un jeu d’ombres et de lumières. La paroi vivait comme s’était mis à vivre l’écran le 28 décembre 1895 quand les frères Lumières avaient projeté leur premier film et une semaine plus tard L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat… On découvrait l’image pariétale de nos lointains cousins à la Mouthe et Pair-non-Pair au moment même de l’invention du cinéma. On croyait encore au progrès.

 

Le guide éclaire sur la paroi de gauche, nos premiers bisons, d’abord à peine distincts, le trait rouge dessine le contour reconnaissable de l’animal, le dos massif, les bosses, les pattes courtes, l’image a été peinte et aussi gravée, raclée, un mammouth difficilement distinct se superpose au bison. C’est dire que dans les nombreux traits, les lettres, les graffiti, certains plus anciens méritent notre attention. 

Mais, quand je repense à Font-de-Gaume j’ai du mal à me souvenir de notre progression dans la grotte. La galerie n’est pas grande, on est vite au carrefour et de là au Cabinet des bisons, mais comme on ricoche d’une œuvre à l’autre, de gauche à droite, la marche me parait plus longue qu’elle n’est. Et puis nous prenons notre temps, parfois rebroussons chemin.

 

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 Rennes affrontés - relevé Henri Breuil.

 

Depuis l’entrée du carrefour, au niveau des Rennes affrontés, regardant vers le Rubicon, on aperçoit les Tectiformes ou signes en forme de toit célèbres parce qu’on les retrouve aux Combarelles et à Bernifal. Nous les avons dépassés, attentifs aux merveilleux bisons du mur droit, en particulier le dernier protégé par un plexiglas, car trop bas sur la paroi. Le guide nous laisse les découvrir, souriant sans doute de ma crainte de les rater, de mon empressement à lui signaler la présence des signes comme s’il ne les avait pas vus des centaines de fois, connaissant précisément la grotte, sachant nos réactions, et le penchant de certains : regarder toujours au-delà de la figure commentée, prendre de l’avance pour découvrir seul l’élément suivant... La peinture des Rennes affrontés que nous examinons est pourtant une autre célébrité de la grotte, grâce au fantastique relevé de Breuil. Ce qu’on y voit réellement : des couleurs assez détériorées, mais comme elles surlignent la gravure du panneau, on peut suivre le contour où les pigments ont disparu. Le renne de gauche penché avec ses grands bois noirs va lécher le museau d’un renne agenouillé, peut-être une femelle. On oserait évoquer l’amour ou la tendresse en se souvenant de la peinture de Breuil. Breuil peint la scène et non chaque animal de manière unique et sans rapport avec son voisinage. Font-de-Gaume est une grotte dont la décoration organisée permet d’interpréter les figures non plus comme isolées mais dans leur ensemble, une grotte sanctuaire.

Malgré les rennes, mon regard est irrésistiblement attiré vers les deux Tectiformes rouges nettement visibles sur un bison tourné à droite à quelques mètres de moi. On dit qu’ils ressemblent à des charpentes, des huttes, des pièges, des flèches, d’autres évoquent une signature régionale, peu admettent qu’il s’agit d’un signe abstrait à l’instar des ponctuations visibles à Niaux, à Gargas. Le guide ne sait pas, ou répugne à trop nous influencer. Pour la typologie des signes, on peut toujours aller voir du côté de Leroi-Gourhan, on apprendra que le Tectiforme est féminin et l’on ne sera pas plus avancé.

 

On veut toujours comprendre, penser, classer… Ce que nous tient en défaut, nous limite, nous renvoie à notre ignorance, nous abandonne au bord du vide. Nous ne voulons plus seulement nous étonner du monde, nous le voulons intelligible, organisé, rassurant. Nous l’admettons aisément magique - chamanique à l’époque des magdaléniens - n’est-ce pas une façon de dire primitif, n’est-ce pas encore la complainte du progrès, la même qui au moment de l’invention du cinématographe nous empêchait de croire à l’existence d’un homme assez doué pour peindre des chef-d’œuvres sur les parois des grottes ? Ce que nous savons le moins, c’est contempler et nous taire, cesser ce bavardage ininterrompu, cet inepte pourquoi ? N’ai-je pas suffisamment lu pour me convaincre de la vanité de toute affirmation sur l’art paléolithique ?

À Font-de-Gaume les bisons occupaient les conques naturelles de la galerie principale. Le carrefour et la galerie latérale étaient peints d’animaux aux contours noirs, des rennes, des chevaux. Denis Vialou, préhistorien toujours prudent quand il s’agit d’interprétation, pense que le dispositif, l’organisation de la grotte définit une identité symbolique de la culture magdalénienne à destination des générations futures, des recueils de pensées, des mythes, des histoires, ou des supports pour transmettre l’histoire. J’aime assez l’idée que l’art pariétal ait eu à voir avec la transmission : un art durable pour rappeler ce que nous étions à ceux qui suivront. Que vais-je passer à mes enfants ? Quelle histoire portera ma lignée ?

 

Ces signes rouges en forme de hutte, tracés sur le bison, je ne peux plus les lire. Le pourquoi du bison m’échappe. Pourtant l’animal cornu m’accompagne depuis le Rubicon jusqu’au diverticule final de Font-de-Gaume, en longues frises plus merveilleuses, mieux conservées à mesure qu’on avance.

Avant le carrefour, c’est un véritable défilé, les parois se font face, pas vraiment lisses, elles s’incurvent, font des lignes horizontales, des plages propices à l’écriture, des bosses, des creux. On ne peut qu’admirer l’utilisation faite du support. Comme à Altamira, le relief naturel détermine constamment l’animal figuré. La bête naît de la roche. Était-elle dans la grotte, révélée par Cro-Magnon à travers un rite magique ? Voilà qui nous entraînerait loin dans l’interprétation, et ni moi ni le guide ne désirons nous lancer sur cette voie.

Qu’elle est douce au contraire l’incertitude ! L’absence de pierre de Rosette nous laisse dans l’ignorance, le vertige de l’ignorance au risque de l’obscurantisme. Qu’il est beau d’oser dire : je ne sais pas. Qu’il est rassurant d’être perdu au temps du GPS ! Nous avons réduit le monde à presque rien, une cartographie trop précise, une voix synthétique, le bon chemin.

Nous ne découvrirons plus la source auprès des ruines d’une ferme au creux d’un vallon, où un chemin s’est égaré, puisque nous ne prendrons plus de chemins qui ne mènent nulle part.

Quand pourrai-je m’émerveiller, m’étonner de l’art pariétal, si chaque rencontre, chaque peinture, devient un élément statistique à l’appui d’une théorie ? La méthode structuraliste de Leroi-Gourhan est indéniablement juste, raisonnée, s’appuyant sur de tangibles preuves : répétitions et probabilités. Mais, elle est sèche comme une trique, incapable de provoquer la moindre émotion… en quelque sorte énucléée. 

 

Les bisons de Font-de-Gaume présentent un aspect assez semblable, un trait noir délimite souvent le contour et l’intérieur est enduit d’ocre allant du rouge au brun, de près, on distingue que l’animal est gravé. Le guide nous montre aussi une certaine préparation du support, raclé en marge des peintures, destinées sans doute à souligner davantage l’animal. Les bisons mesurent plus d’un mètre, le plus souvent nichés dans des concavités de la paroi, certains sont nettement sexués.

D’être le nez sur ces peintures me bouleverse, les frises de Rouffignac ne sont visibles qu’à une distance respectable, des barrières empêchent d’approcher au plus près des peintures de Niaux. Ici, au contraire, le recul nous manquerait, mais je vois pour la première fois de façon indéniable, l’artiste capable de tirer l’animal des irrégularités de la roche. Les proportions varient selon les creux et les bosses, ce n’est pas de l’art figuratif, la vérité de la paroi est plus importante que celle de la représentation : si la roche se plisse sur la droite, eh bien l’avant tout entier du bison se tournera par là. N’est-ce pas la pierre qui dicte le sens d’orientation des suites de bisons, à droite, à gauche, affrontés ? Ils paraissent inscrits sur des lignes naturelles, plus précisément des portées. Oui, des portées de bisons dont le rythme nous échappe, parfois l’une sous l’autre et nous accompagnant vers le carrefour. On pourrait après coup individualiser chaque animal, reconstruire la visite point par point, mais les groupements l’emportent, je ne vois que des troupeaux à la queue leu-leu… des processions qui s’enfoncent dans la caverne ou s’en retournent.

 

          Les ouvrages de Leroi-Gourhan ou Nougier d’avant les années soixante-dix s’intéressent assez peu à Font-de-Gaume. Nougier évoque une visite décevante en 1936. La grotte prise dans une gangue de salissures, les peintures à peine lisibles, les inscriptions…Les graffiti que je craignais sont pourtant moins gênants qu’à Rouffignac, un éclairage approprié les estompe. Ils se font d’ailleurs rares à mesure de l’avancée. Au carrefour, le dernier bison à droite, à raz de sol, protégé comme la Joconde, est remarquablement conservé. Il fut pourtant couvert de crasse, comme l’ensemble de la grotte avant le grand nettoyage de 1967.

Une épaisse ligne noire le délimite sur la roche, et curieusement dessine l’œil, s’interrompt ou disparaît sous une paire de cornes rouges. La bouche est ouverte, la ligne dorsale se confond harmonieusement avec les limites supérieures de la concavité, les pattes arrière sont peintes en perspective, le poitrail est bien visible. L’animal n’a rien des apparitions fantomatiques du début de la galerie, il est là, fièrement campé, presque menaçant. Ses bosses assez peu marquées lui donnent l’allure d’un taureau de combat, un Victorino Martin attend l’épée. Les cornes rouges relevées, l’œil cerclé de noir, le corps dégradé d’ocre, dès lors qu’on aperçoit la bête, on ne peut s’en défaire, elle surpasse tout ce qu’on a vu dans la galerie, les frises polychromes qui précèdent adoucies par le temps n’ont rien de sa violence.

 

On est au carrefour et, relevant la tête, on découvre haut perchée la frise noire. Ça y est, me suis-je dit, je suis atteint du syndrome de Stendhal en Italie. Où mes yeux se portent ce ne sont que merveilles, l’une surpassant l’autre, qu’écrivait-il déjà en sortant d’une église à Florence : « J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les Beaux-Arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j’avais un battement de cœur, la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber. »

On voit les silhouettes de plusieurs animaux parfois superposées. Il faut un long moment pour démêler la chose, un renne noir sans tête, un bison dont l’une des pattes de devant sert aussi de patte arrière à un autre renne, encore un bison. C’est très différent du polychrome, juste un contour noir assez imprécis et, dans l’angle opposé du carrefour, pris sous les coulées de calcite, la corniche ornée de rennes dont on ne distingue que les ramures.

Il est impossible de savoir si ces dessins sont plus anciens que les bisons polychromes. Les préhistoriens le pensent en se référant à la classification des styles, mais aucune datation directe. Rien n’empêche que le site ait été fréquenté des milliers d’années durant, peut-être entre 15 000 ans et 13 000 ans avant notre ère, en plein apogée du magdalénien. La question d’ailleurs m’importe peu, ce qui me sidère à proprement parler c’est l’occupation de l’espace, la manière dont ces images jaillissent sur un fond de calcaire blanc, au croisement de deux galeries. C’est ici et pas ailleurs, ça porte un sens, une symbolique ; la chose n’est pas douteuse même si on ne la comprend pas. L’esprit souffle, on est au centre d’un dispositif pariétal, à la croisée des chemins, on oserait presque dire des travées, des nefs… Un sanctuaire.

Une émotion trop grande déborde en moi, une joie que je canalise tant bien que mal quand le guide nous entraîne dans la belle galerie latérale concrétionnée, la visite n’est pas finie. Il nous montre à deux mètres du sol, un couple de chevaux tournés à droite nichés dans une draperie de stalagmites. Un dessin aux traits noirs, épousant les formes du relief. Ce pourrait être un mâle, cabré sur ses pattes arrière, sur le point de saillir la jument.

 

Bientôt, nous rejoignons la galerie principale que nous avions laissée au carrefour. Deux ensembles de bisons, les peintures sont bien mieux conservées, les graffiti discrets et le nettoyage a fait merveille, le sol aussi a été abaissé pour permettre une vue plus confortable de la frise de la paroi gauche où, sur un fond blanc, six bisons s’enfoncent dans la grotte. Cinq sont parfaitement distincts, les deux premiers tournés à droite, un troisième affronté, puis un quatrième à droite. Enfin dans une concavité au-dessous du bison affronté, un cornu sombre et menaçant veille sur le groupe.

La qualité du dessin est irréprochable, les détails ne manquent pas, les pattes arrière en perspective ainsi que les cornes. Sur les deux premières bêtes, elles présentent une magnifique courbure en S inverse. Comme les corps sont brun foncé, le contour des cornes a été détouré ou gravé profondément. L’œil est visible et l’épaisse fourrure frontale. Les queues, courbes graciles, plus ou moins dressées, s’opposent à la puissante masse de l’animal. 

Le bison du dessous a une morphologie différente. On se heurte à son front comme à une falaise verticale, sous la tête une sorte de goitre proéminent noir. La tête est de profil, une seule corne traverse toute droite, pointée vers la gauche. L’œil est blanc et mauvais… On ne s’y frotterait pas.

On affirme dans les livres que cette frise est la plus belle représentation de bisons que l’on puisse admirer depuis la fermeture des grottes polychromes ; le compliment n’est pas volé. À Font-de-Gaume, les adjectifs sont impuissants, et le guide nous laisse tout loisir d’admirer en silence. Lui-même semble captivé par des peintures qu’il a nécessairement vues des centaines de fois. Ça ne passe pas, la beauté.

 

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Loup - Font-de-Gaume - relevé Breuil.

 

 

Enfin, à l’approche du diverticule terminal - où se cachent dans une fissure étroite quelques peintures : félin, rhinocéros, chevaux et bisons - qui nécessairement nous restera fermé, le guide scinde le groupe en deux et nous fait admirer le Cabinet des bisons. C’est un lieu secret, comme une alcôve dans la paroi gauche de Font-de-Gaume, une absidiole, un camarin et, de fait, c’est bien à une chapelle que je songe en découvrant une douzaine de petits bisons polychromes tournés à droite, à gauche, sur un fond concave et donnant l’impression d’un mouvement tournoyant. Un bison noir attire le regard, sans être l’axe central, il fixe le point d’où se déploie la horde entière. Le Cabinet des bisons est très différent des frises de la galerie, il ne joue pas sur le même registre, c’est un quatuor à cordes, de la musique de chambre, un moment de recueillement après les grandes orgues des frises.

Puisqu’on a fini, qu’on n’ira pas plus loin dans l’intimité de la grotte, on voudrait demeurer, le regard planté dans la coupole, à espérer je ne sais quelle révélation, quel message de Cro-Magnon à destination des générations qui lui succèdent depuis quinze millénaires. Mais comme un autre groupe s’impatiente, qui a commencé la visite au moins vingt minutes après nous et marche sur nos talons, le guide à regret donne l’ordre du repli. Le fil de la grotte se déroule à rebours, mais sans arrêt. Je suis presque nauséeux, comblé, une émotion trop vaste, au regard de quoi les trois heures et demie de route qui m’attendent ne sont rien.

 

Faut parfois être chanceux, me dis-je, se trouver au bon endroit au bon moment, avec un coup de pouce du destin qui d’une panne d’électricité vous renvoie dans les pénates. Et, vous revenez, de bon matin, plus disponible que jamais… Peut-être alors, l’esprit souffle-t-il ? 

 

Thierry Guilabert