AB817B70_96C3_47C2_8F3B_82B43B5B8E66

     Au nord de Périgueux et de Brantôme, plus très loin du département de la Charente se situe la Grotte de Villars. Comme Arcy ou Isturitz, c’est une cavité que l’on visite d’abord pour ses charmes naturels, la préhistoire vient en passant. C’était ça, je passais par là avec famille et bagages venant d’Oléron et en direction de Limoges. C’était le début des vacances et pour éviter la circulation j’avais tracé un itinéraire bis, qui incluait une pause préhistoire.

     Les livres parlent peu de Villars, c’est une trouvaille relativement récente. En 1953, le spéléo-club de Périgueux fait la découverte d’un trou qui souffle sur le coteau du Cluzeau, l’exploration qui suit va révéler le plus grand réseau karstique souterrain du Périgord, on parle à ce jour de 13 kilomètres. Il fallut désobstruer l’entrée, ramper dans une chatière pour atteindre la grotte, vierge de tout graffiti, absolument neuve. A la fin de 1957, un long trait noir dans la salle dite des Cierges attira l’attention des spéléologues qui débouchèrent l’accès de la salle des Peintures en présence de l’Abbé Glory le 19 janvier 1958. Quelques mois plus tard, ce fut au vieux Breuil de venir authentifier les œuvres.

     C’était là l’histoire de Villars : de l’époque paléolithique, datées de 17 000 ans, quelques peintures dans une salle, que la calcification avait rendu comme d’anciens tatouages sur la peau humaines, l’oxyde de manganèse noir apparaissant sous la calcite d’un bleu légèrement passé… Je connaissais l’image du petit cheval qui était devenue le logo publicitaire de la grotte.

     L’aire d’accueil était impressionnante, grand parking aménagé, aire de jeux, tables pour les pique-niques, et encore buvette et boutique, le tout superbement entretenu. Je considérais la chose avec surprise au regard de tant d’autres sites dépourvus de tout. L’endroit était agréable, il faisait chaud.

     Nous prîmes les billets et l’on nous fit patienter quelques minutes avec un film sur la formation de la grotte sur lequel je ne jetais qu'un coup d'œil distrait. Les enfants s'intéressaient plus aux diverses babioles proposées dans la boutique.

 

     Un court chemin menait en plein bois à l’entrée de la caverne. Une entrée comme un tombeau, des murs austères, un escalier étroit et pentu qui dégringole vers la porte. La grotte avait été ouverte au public au lendemain des découvertes d’œuvres pariétales, aménagée et réaménagée. On avait non seulement couvert le sol d’un chemin antidérapant, mais aussi sonorisé le parcours, inventé des jeux de lumières, d’une manière que je jugeais maladroite. On était sans doute tombé dans l’excès, le rôle de la guide se bornant parfois à appuyer sur un bouton.

     Le parcours s’étendait sur cinq cents mètres environ, fait de salles aux belles concrétions, draperies, bénitiers, cierges, le tout mis en valeur, mais ne différant que très peu d’autres cavernes connues pour leur beauté. Je sentais poindre en moi un sentiment de lassitude, quant aux enfants, ils manifestaient un désintérêt total pour cette énième visite souterraine. Il pensait au repas, à la route et aux retrouvailles sur le lieu des vacances.

     Nous eûmes tout le loisir de franchir successivement la salle des bénitiers, le passage qui circulait dans un luxe de stalactites, puis le grand balcon, où nous surplombions une salle profonde. Là le jeu de lumières se double d’une sonorisation évoquant la création de la grotte, le torrent qui creuse le calcaire, à grand renfort de couleurs et de décibels, et juste au-dessus du vide. C'est le grand spectacle sensé m'impressionner et qui me laisse impavide, d’un froid sinistre, décidément le jour est mal choisi pour émerveiller, j’ai l’impression que cette visite ne m’apportera rien, juste une sorte d’intermède sur la route. Je ne suis plus de la première jeunesse, les cavernes j’en ai vu d’autres et pour lesquelles on n’avait pas besoin d'un attirail pour justifier le prix du billet.

 

     Avant la salle des Cierges, des griffades d’ours sont le premier témoignage de vie dans les galeries. Nous arrivons à la partie ornée, c'est-à-dire au terme de la visite, et la partie ornée, du moins ce que l’on nous en montre, ce qui est visible, se résume à peu de choses où s’étaient pourtant succédé tous les grands noms de la recherche à la fin des années cinquante. L’authenticité de la découverte ne faisait guère de doute, comme je l’ai déjà dit, les peintures avaient pour la plupart étaient recouvertes de calcite translucide. Selon l’épaisseur de cette calcite, la peinture apparaissait bleu ou estompée, à moins qu’elle n’est totalement disparue sous les coulées.

horsesfresco_1_

     La guide nous invita à prendre place dans cette petite salle en forme de rotonde, devant la fresque des chevaux. C’était un ensemble de dimensions fort modeste. On y voyait une tête de cheval très distincte dont l’encolure disparaissait sous la calcite qui a cet endroit se faisait plus épaisse. A sa droite, un cheval en entier, qui devait mesurer quarante centimètres. Le trait, ce que je pouvais en juger, était maladroit, les proportions imprécises, et puis les coulées avaient délavé la peinture. L’ensemble était visible, mais comme frotté à l’éponge. En-dessous du cheval, au niveau de l’arrière-train, une grande corne de bovidé, le début d’une tête, le départ d’un dos et encore quelques traces de pigments.

     C’était le drame de Villars, il y avait d’autres peintures dans la grotte, mais elles n’existaient que prises dans un écrin de calcite, rendues invisibles par l’action de l’eau, celle-là même qui avait créé tant de belles draperies, de grandes concrétions.

 

     Comme le groupe avançait vers une autre peinture, je remarquais des stries sur la pierre, des gravures. J’en parlais à la guide qui confirma mais curieusement n’en dit pas plus. La fin de la visite était proche, et l’on devait filer. La préhistoire, c’était en passant…

horsecalcite

     Elle nous montra néanmoins les deux plus belles images de la salle. Le petit cheval bleu, la mascotte de Villars, tout en mouvement malgré la simplicité du trait et la quasi absence de détails. Il était comme au galop, en pleine extension, les pattes avants tendues vers l’appui, celles de derrière inachevées. Une longue queue prolongeait la ligne du dos. La tête surtout était imprécise, une petite pointe pour l’oreille, une tache pour l’œil, le trait épais et bavant comme l’empreinte de l’encre sur le buvard. Malgré sa rusticité, datant du Magdalénien ancien (si l’on peut encore utiliser ce type de classification après Chauvet) ce petit cheval bleu avait beaucoup de présence et je comprenais pourquoi il avait été distingué dès sa découverte.

     La dernière peinture que l’on voit à Villars est sans doute la plus intéressante. Elle n’est pas bleue mais noire, sur une partie à l’abri des coulées, elle a gardé sa teinte d’origine. C’est une scène toute petite, un bison d’à peine vingt centimètres mais bien reconnaissable, la tête basse, les cornes effilées, non pas campé mais en mouvement, la queue haute. La position des pattes avant indique qu’il charge, s’apprête à charger ou bien frappe le sol de la patte gauche avec l’intention de charger. C’est que devant le frontal de la bête, juste séparé de lui par une fissure dans la roche, se dresse un anthropomorphe, sans doute un homme, bien campé lui, sur ses deux jambes fléchies, les bras en l’air, semblant attendre la charge dans la position caractéristique du banderillero, c'est-à-dire comme pour sauter et esquiver l’animal tout en le perçant.

bisonsorcerer

     Derrière la tête de l’homme (en vérité, à peine un homme, les pieds seuls sont indubitablement humains, sans quoi ce pourrait être un fauve, sans quoi on raconterait une autre histoire) une sorte de crinière, ou un masque... De toute façon l’image est assez dégradée, et la traduction que les préhistoriens en donne, largement soumise à caution. Glory, y voit un masque en bec d’oiseau, pense à la scène de chasse du puits de Lascaux, au sorcier de Saint-Cirq, à celui de la grotte des Trois-Frères. On y voit un acte rituel, une sorte de corrida préhistorique. Le culte du taureau existait déjà chez les Crétois, pourquoi pas antérieurement…

     Derrière l’homme une trace en pigment rouge, indistincte. Peut-être, pourquoi pas, le piège dans lequel il est sensé attirer la bête. 

 

     Les images de cette nature sont infiniment rares dans l'art des cavernes, celle-ci me fait davantage penser à ce sorcier orné de bois de cerf de la grotte des Trois-Frères que je ne verrais jamais qu'en photographies qu'à Lascaux ou Saint-Cirq dont les représentations humaines sont ithyphalliques, c'est à dire éminemment sexués.

 

     Il me resta donc un petit cheval bleu et une scène de tauromachie de ma visite à Villars. Peu de choses au regard d'autres sites mieux fournis. On ne peut pas toujours gagner, se répandre à chaque fois en émerveillements plus ou moins sincères et toujours reconstruits après coup… Il m’a fallu un an avant d’écrire ces quelques lignes, ne sachant comment aborder cette grotte et pourtant je ne pouvais m’y soustraire. Sans doute, d’autres visiteurs, mieux lunés que moi, trouveraient mon récit injuste, ils auront rencontré le petit cheval bleu sous un meilleur angle, avec plus de passion et autrement qu’en passant dans les galeries de Villars. Sans doute…

 

Thierry Guilabert