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( Les photographies qui accompagnent ce texte sont de l'auteur, il s'agit des fac-similés exposés au Parc de la Préhistoire de Tarascon-sur-Ariège. )

 

L’été 2006 vit l’ouverture au public du réseau Clastres, pour commémorer le centenaire de l’authentification des peintures de la grotte de Niaux. J’avais lu la chose avec envie. Ce n’est pas fréquent de visiter une cavité ornée jusque-là interdite au public, mais seules quatre à cinq cents personnes eurent le privilège de parcourir le réseau profond, et je dus me contenter de quelques articles dans les revues spécialisées.

L’ouverture n’était que provisoire, le temps d’un été. Il faut dire que le réseau Clastres n’est pas un modèle d’accessibilité. Pas moins de quatre lacs souterrains furent pompés en 1970 pour découvrir les très lointaines peintures dont une merveilleuse belette esquissée d’un simple contour noir.

 Ce devait être une marche fascinante avec la lampe électrique sur deux à trois kilomètres depuis le porche de Niaux. Des privilégiés ayant payé un peu plus cher pour être conduit au-delà du dernier lac jusqu’à la salle des peintures, pas seulement pour les peintures qu’on aura vues en nombre durant la visite de Niaux, mais aussi et surtout pour les empreintes de pieds, la piste qui près des bisons indique le passage des enfants aux confins du monde souterrain.

 

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Sur la photographie, on distingue nettement trois traces qui se dirigent parallèlement à rebours du réseau, comme retournant vers l’entrée de la grotte bien loin de là. Les empreintes sont profondes et fraîches. Elles disparaissent près d’une zone de roches glissantes, reprennent de l’autre côté et s’évanouissent à nouveau mais définitivement parce que la nature du sol a changé. Leurs pieds ne s’enfoncent plus dans le sable.

         On sait que les enfants ne vont pas vers le porche de Niaux, car les lacs souterrains leur sont infranchissables. On sait même - grâce aux travaux de Jean Clottes - que personne avant les explorations des années soixante-dix ne pénétra entre les lacs deux et quatre. Le réseau Clastres n’est pas un prolongement de Niaux, mais une galerie, rejoignant sans doute la grotte de la Petite Caougno à deux cents mètres de là.

Quant aux empreintes que montre la photographie de Clottes, il est dit qu’elles appartiennent à un groupe de trois enfants dont un adolescent qui, marchant dans le milieu, tient peut-être les mains des deux autres. On sait aussi d’après le relevé que le plus âgé s’est avancé seul aux abords de la zone de calcite, avant d’être rejoint par les deux petits. Et puis basta. Rien d’autre, mais c’est déjà beaucoup. Ça raconte une histoire ou des bribes d’histoires qu’on est bien en droit de compléter en prenant les précautions d’usages : Toute similitude avec des personnages réels ou ayant existé et patati et patata…

 

On ne sait pas de quand datent les empreintes mais sans doute de bien après que furent peints belette et bisons dans la salle il y a 13 000 ans. La galerie a dû être noyée, certaines traces ont disparu. Les pas montrent au moins quatre visites entre 10 000 et 5 000 ans. On a retrouvé des torches calcinées. Et donc, il est probable que la grotte depuis longtemps abandonnée ait été parcourue par trois enfants. Que cherchaient-ils ? D’autres gosses, aujourd’hui, devant une maison inoccupée, un chemin qui se perd, une cavité dans la roche, hésitent un moment, trouvent des compagnons d’aventure, et reviennent en secret explorer l’inconnu.

Le plus souvent cela se termine bien. Il n’y avait presque rien à découvrir, mais l’on a vaincu sa peur, on est un peu plus grand. Parfois - c’est arrivé - le jeu vire au drame, on allume un feu au fond d’une caverne, on la vide de tout son oxygène et, on se retrouve asphyxié sans pouvoir rejoindre l’entrée. Le monstre de roche s’est vengé, à la hauteur de la légende qu’il inspire. Oui, le monstre peut être un tueur d’enfant.

Mais, les faits divers n’empêchent rien, ils sont là pour marquer les esprits quelque temps, s’estomper et, laisser d’autres enfants tenter le diable. Ce que je vois sur la photographie, ce sont mes propres empreintes laissées ailleurs, sur des terrains de jeux à peine plus accessibles, violant mille fois l’interdiction parentale de s’éloigner au-delà d’une place, d’une clôture, d’une rue : rien d’autre qu’une prison, un nécessaire et insupportable enfermement, duquel je m’applique et, tous les autres avec moi, à fuir.

Est-ce que le danger les arrête à l’entrée de la grotte ? Non. Ils hésitent forcément. Les deux plus jeunes sont légèrement en retrait, leur courage ne va pas jusque passer devant. D’ailleurs, ils n’ont pas eu l’idée, ils se sont seulement ralliés au jeu et, si le jeu va trop loin à leur goût, ils n’osent pas encore le dire, de peur de contrarier le plus grand, ou qu’il ne raconte à d’autres enfants leur reculade, leur trouille ; la pétoche qui les tient au ventre.

Plus ils s’enfoncent dans les ténèbres, plus ils se serrent les uns aux autres. L’aîné - pas davantage rassuré mais il doit tenir son rang - prend les mains des deux petits ; ça donne du courage à toute la troupe. Qui sait ce qu’ils découvriront ? Ils ont bravé l’interdit. Des légendes, des histoires qui donnent vie à ces cavernes, et pas seulement la crainte d’une mauvaise rencontre, des animaux sauvages qui vivent dans la montagne. Non, autre chose sous la montagne et, que bien sûr on ne voit jamais… Mais des gens ont disparu dans le coin. Qui ? Des gens d’un autre campement.

Le cadet tient fermement la torche. L’air qui circule dans la cavité balance la flamme. La roche est un support vivant.

 

 

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          Fallait-il plus de courage il y a cinq mille ans qu’aujourd’hui pour s’avancer ? Non, ça a toujours été difficile, la lampe électrique ne supprime pas la crainte, elle éclaire mieux, voilà tout. Mais qu’on y songe, cette exploration des grottes, des souterrains, des lieux inamicaux, par des enfants, des adolescents, c’est une vieille histoire qui a partie liée avec les grandes découvertes de l’art pariétal. Pas seulement Lascaux, mais la Mouthe, Pech-Merle, les Trois Frères, le Tuc d’Audoubert, Gouy, chacune de ces grottes ornées fut inventée par un enfant. Et des centaines d’autres qui ne possédaient aucune peinture sur la roche et de ce fait ne sont pas entrées dans la légende.

On a écrit que les enfants découvraient les grottes en raison de leur petite taille, leur facilité à se glisser dans des chatières, mais cela ne suffit pas. Encore faut-il ce courage si particulier - cette folie douce – qui les pousse à s’engager dans les ténèbres, comme dans le giron de leur mère. Oui, c’est ça, il y a sans doute une explication psychanalytique à ce désir du centre de la terre, quelque instinct sexuel qui nous fait glisser lentement sur la roche une main, tout comme nous le faisions in utero. Cette sorte de caverne ne nous a laissé aucun souvenir, mais nous y avons grandi cellule après cellule, nous y avons joué et rêvé. Il est probable que les traces de cette gestation modèlent nos comportements et font que sous la terre, nous ne soyons pas exactement des étrangers. Surtout si, enfant, on nous laisse jouer à proximité de cavités souterraines, tout en nous faisant quelque interdiction solennelle et parfaitement inutile de ne jamais y aller voir par soi-même. Interdiction dont chacun sait – parents et enfants – qu’elle ne vaut que pour être transgressée.

 On limite un horizon par une rue à ne jamais franchir, une rivière à ne pas approcher, un arbre à ne pas grimper. On pense bien agir et, l’on ne fait pas autre chose que de créer une dépendance entre l’enfant et l’objet interdit. Quand il échappera à notre surveillance - pour peu qu’il ait un caractère bien trempé, nourri de fadaises telles qu’on en trouve dans les livres où chaque histoire de gosse n’est que cette désobéissance mise en mots - il franchira l’entrée de la caverne comme la page blanche de sa propre vie, la première page de son livre.

 

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Et c’est ainsi je l’imagine que les trois mômes du réseau Clastres ont pénétré dans la grotte, atteint la salle des peintures, la peur au ventre, l’aîné se portant à l’avant quand le terrain semble délicat, dangereux. Puis, butant contre un lac souterrain, contraint de faire demi-tour. Ils sont heureux d’être au bout. Ils ont vu le bison et la belette dessiné sur la roche. Sans doute ne sont-ils venus qu’une fois, soit qu’ils aient quitté la région, soit qu’ayant vaincu la crainte, l’interdit, l’inconnu, ils n’aient plus trouvé intérêt à ce genre d’exploration.

Plus tard, la petite Caougno s’est effondrée, fermant brutalement l’accès au réseau. Une fouine n’a pas trouvé son chemin. Elle a erré en vain dans la caverne, franchit un lac. Elle s’est arrêtée devant le suivant. Puis, résignée, elle s’est couchée pour mourir. On a retrouvé son squelette, comme on a découvert des morceaux de torches calcinées, et les nombreuses empreintes sur le sol. Elles ne sont pas uniques, on a ailleurs de ces traces de pieds, des plus vieilles en Tanzanie, il y a trois ou quatre millions d’années, où les premiers bipèdes parcouraient la savane.

Ce n’est pas de l’art pariétal, pas même une démarche intentionnelle, juste quelques pas dans le sable, dans la boue, dont, par miracle, il nous vient une image. Cette image nous parle, témoigne du fait que nous avons tendance à voir les grottes ornées comme des sanctuaires, décorés un jour, abandonnés le lendemain, et délaissés depuis pour que des chercheurs à longue barbe – non, ceux-là fouillent les archives – plutôt à longues soutanes noires, puissent en jouir commodément.

Mais la vérité, c’est que nous ne sommes pas les premiers à visiter ces cavernes depuis leur abandon. Pas plus que Colomb n’a découvert l’Amérique, nous n’avons découvert Rouffignac ou Niaux ni même l’inaccessible réseau Clastres. Nous venons après les enfants, les bergers, les réprouvés qui cherchèrent à fuir jusqu’au plus caché, au plus profond. Nous venons à la fin.

Le mot inventeur, dont on désigne celui qui trouve un gisement, une grotte, convient pourtant tout à fait, car inventer, c’est ici imaginer l’usage particulier que l’on fit de ces lieux. Et, aux sceptiques, on peut dire qu’inventer, ce peut être de toutes pièces et sans se soucier du réel.

 

Oui, je peux imaginer l’histoire de ces trois enfants qui par curiosité ou bravade pénétrèrent dans le réseau souterrain. Sans doute quelques anciens gardaient en mémoire l’usage des grottes. Quelques légendes devaient circuler génération après génération. Palabres se modifiant à mesure qu’on s’éloigne de cette époque, l’écrit n’étant pas là pour fixer les choses à demeure.

Ici les cavités ne manquaient pas le portail de Niaux devait offrir un gigantesque abri pour les hommes ou les bêtes. Plusieurs avaient aperçu le bestiaire du Salon Noir, ils en ignoraient l’usage. Cinq mille ans étaient passés depuis que Cro-Magnon avait couvert ces parois de dessins. Cinq mille ans sans autre mémoire qu’orale, sans autre calendrier que cyclique et saisonnier.

Les grottes profondes étaient-elles à présent taboues ? Ou simplement jugées dangereuses, bonnes à être utilisées de temps à autre comme cimetière, de ce fait appartenant au domaine des morts ou des esprits, du souterrain qui nous effraie tant. À moins que des familles d’indigents n’habitassent encore l’entrée des cavités, rêvant de la hutte tribale et familiale, d’une maison individuelle tout confort, d’un immeuble au chauffage collectif. Ce sont des rêves humains, le foyer, la chaleur, la protection des murs contre le vent, le froid et la nuit… Pas cet horrible adossement à la roche humide, qui nous rendait si proche des bêtes qu’il fallut en graver, en peindre dans d’autres trous où nous n’habitions pas.

 Tout ce que nous mangeons est sacré, tout ce que nous tuons pour survivre. Avant d’élever et de cultiver, nous pillions la nature pour ne pas mourir. Alors, les grands animaux, ce peut-être les âmes de ceux que nous avons chassé, tué, dépecé. Qui sait ?

Certainement pas les trois enfants qui marchent prudemment dans la grotte, le grand tenant ferme les mains des plus jeunes et, le cadet tenant la torche. Il balaye la voûte de lumière, jette un coup d’œil par-dessus son épaule, là où il n’y a que du noir, de la peur. Il voudrait dire quelque chose, une phrase qui leur permette sans trop de déshonneur de rebrousser chemin, une phrase qui vaille pour chacun, à moins qu’il ne se défausse sur le petit. Le petit a peur, c’est sûr. Il est jeune, on lui pardonnera mieux qu’aux deux autres. Même Cro-Magnon doit s’accommoder d’arrangements avec le réel.

En attendant de n’en plus pouvoir, de retourner dare-dare vers le jour, ils avancent, prisonniers de la poigne du grand qui fait : « Chut !» s’ils osent demander la parole. Jusqu’où veut-il aller ? Ça fait déjà trop longtemps qu’ils marchent sur un sol parfois meuble, parfois rocheux. Heureusement, il n’y a pas de bifurcation, de croisée des chemins, qui à l’angoisse des ténèbres, ajouteraient la peur de se perdre.

En général, c’est avec des récits d’enfants égarés qu’on vous interdit l’accès aux grottes. En général, c’est exactement le genre d’argument qui vous décide à tenter l’aventure. Et puis, il faut gagner le droit de se considérer comme un grand, pas seulement attendre les rites d’initiation, les provoquer. Forcer les autres à se souvenir de vous.

L’aîné a changé d’allure, le boyau s’est rétréci grandement avant de s’ouvrir sur une salle plus vaste avec d’étranges draperies de calcaire, puis, à nouveau l’étroitesse, les pieds qui s’enfoncent un peu. Et soudain, sur la paroi ocre, des formes, des bêtes dessinées, une belette, un cheval inachevé, un bison de l’autre côté. Ils ont d’abord un mouvement de recul, la surprise est telle que l’on s’attend à voir débouler l’animal vivant. C’est que l’esprit est prompt à reconstituer la chose, quelques traits et, la bête vit.

Photo_019            Ils ont le souffle court, le cœur bat la chamade, mais l’on n’entend ni cavalcade, ni hennissement, et l’on commence à ne plus être très sûr de ce qu’on a cru voir. Avec précaution, le cadet lève la torche en direction de cette paroi d’où comme par magie, une belette, un cheval. Les animaux sont là, mais seulement en contours, et le cheval pas même achevé. C’est étrange, tout à l’heure, il aurait juré… C’est sans doute la lumière de la torche, un courant d’air et la peur. Rien ne bouge là-bas.

Ils ont avancé encore un peu, peut-être pas jusqu’au lac. À vrai dire, ayant prématurément usé tout leur courage, toute leur détermination dans la salle des peintures. Ils n’ont plus de curiosité, et s’en retournent assez fier de l’exploration qu’ils ont menée et qu’ils tiendront secrète, histoire de ne pas s’attirer les foudres parentales.

 

C’est à peu près ça : une histoire qui pourrait avoir eu lieu il y a cinq mille ans, ou hier, mais surtout bien après que les artistes de Niaux ont achevé leur temps. Une histoire simple faite d’interdits et de transgression, de courage et de peur... Une histoire de famille. 




Thierry Guilabert