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(Les photographies sont de l'auteur, réplique du salon Noir dans le parc de la préhistoire)

 

La route étroite grimpait à flanc de montagne, et j’avais tout loisir d’imaginer la suite. Déjà, depuis le village de Niaux, on apercevait de gigantesques trous dans les parois de calcaire, un porche immense désignant l’entrée de la caverne, et, la barrant de son profil rouge ; le bâtiment métallique de l’architecte Fuksas, une sorte de signal, de flèche, de je ne sais quoi, parfaitement iconoclaste, installé sous le porche en remplacement de quelques vieux préfabriqués, dont le toit est une passerelle qui file jusqu’à l’entrée de la grotte : la petite porte du fond. C’était un geste fort, une sorte de pyramide du Louvre façon pyrénéenne.

On ne peut pas dire que la chose est moche. On est surpris, déstabilisé. On porte au pinacle l’histoire, la mémoire, la conservation des traces et cette structure de métal paraît inappropriée presque décadente, le rouge virant sensiblement à la rouille… Mais bon, je n’ai rien dit, je ne voulais pas être pris pour un passéiste acharné et, comme j’avais soin de me faire accompagner de membres de ma famille, autant se la jouer moderne et conciliant… Et puis, davantage que le bâtiment, c’est le parking qui m’étonna, directement sous le porche, à même la préhistoire, quasiment dans la grotte. Il n’y avait que quelques places, juste de quoi garer les véhicules d’une vingtaine de personnes admises à la visite, ayant depuis longtemps réservé le droit de passage. Nous étions en avance, l’endroit était presque désert. Un drôle de type escaladait la paroi sur plusieurs mètres avant de se glisser dans un trou de roche et de reparaître plus loin. Depuis l’esplanade, on plongeait dans la vallée de Vicdessos. En face, en contrebas, se trouvait la grotte de la Vache, habitat des Magdaléniens et, dans laquelle on avait retrouvé de nombreux objets d’art finement travaillés sur os. Des gravures animalières dont le pendant exact devait se trouver loin à l’intérieur de la grotte de Niaux, dans le Salon noir, sorte de galerie des glaces du Versailles de la préhistoire.

 

J’ai vérifié nos réservations, payé le droit de passage. Niaux, c’était différent, j’avais déjà eu l’occasion de feuilleter des livres, de voir des photographies. La plupart des ouvrages sur l’art pariétal consacrent un chapitre à Niaux, c’est inévitable. Il y a ici une telle maîtrise du dessin, mais un dessin différent, qui ne peut se confondre avec Lascaux, ou même Rouffignac, grotte pourtant contemporaine de Niaux. Jean Clottes parle du magdalénien pyrénéen pour désigner cette période assez précise, il y a 13 000 ans, quand culmine l’art dans les vallées montagneuses.

Je connaissais la disposition du lieu. J’avais quelque idée de ce qui nous attendait là-dedans : une marche assez longue à la lumière de lampes torches, la grotte n’est pas électrifiée. J’imaginais une visite du genre Rouffignac, de nombreux arrêts pour examiner les peintures, les gravures dans l’argile du sol qui comptent parmi les plus célèbres, le Salon noir, le Bison aux cupules… J’avais déjà parcouru la grotte dans ma tête, en lecture, en images ; préparé l’événement à venir. Je veux dire que je n’étais plus l’innocent, le candide.

 

La caverne, inventée en 1906, mais fréquentée comme Rouffignac depuis des lustres, avait subi bien des aléas, dégradations volontaires, graffiti nombreux, mais le pire fut l’action de l’eau de ruissellement sur les peintures en 1978. Une partie fut effacée, estompée. On songea à la fermeture, mais les dommages étant d’origine naturelle, on y renonça. On songea à quelque restauration, mais toucher à l’original n’était pas possible. On limita les visites, la grotte était malade. On construisit une sorte de Niaux 2 à Tarascon, un parc pyrénéen de l’art préhistorique. On reproduisit les œuvres en essayant de gommer la patine, de redonner l’éclat de l’original, forçant le trait si nécessaire, comblant les manques.

J’avais conscience que cette balade au chevet de Niaux, mes enfants ne pourraient sans doute pas la faire dans trente ans. Combien de sanctuaires avaient disparu par l’action conjuguée du temps et des éléments ? Combien n’étaient plus que l’ombre de leur splendeur passée?

 

Le guide est venu chercher le groupe. Un petit veinard est arrivé au dernier moment sans réservation et, comme nous n’étions pas au complet, il a pu en être. On nous a présenté la caverne, l’immense réseau, le plan de la grotte, toutes choses qui devenaient habituelles à mesure des visites, de manière professionnelle mais sans passion. Il était 11 heures 30 et la faim commençait à se faire sentir. Nous avons passé la première porte, un couloir nous menait à la seconde, un tunnel pour protéger la cavité des éléments extérieurs.

Nous avions nos lourdes lampes rouges, seulement les adultes et à utiliser avec précaution. Les enfants pestaient : cette grotte était nulle puisqu’on les empêchait de participer pleinement, d’avoir, eux aussi, entre les mains, le précieux sésame. Dès ce moment, ils ne virent que le négatif, sorte de détracteurs à la beauté des sites.

Les lampes n’étaient pas très puissantes et ne tiraient des ténèbres que de petites surfaces, le sol était irrégulier, parfois glissant, parfois effondré. Il fallait de l’attention pour s’enfoncer ainsi sous la terre.

 

Dès la fin du tunnel, nous avons pris pied dans la grande salle, c'est-à-dire au cœur même de la caverne, avec nos rayons lumineux pour tenter d’occuper ce vide. La voûte était très haute, quelque part sur notre gauche un boyau ridicule : l’entrée naturelle de Niaux. Si tel était le passage, Cro-Magnon devait immédiatement se trouver dans l’obscurité, avec ses torches, ses lampes à graisse, avançant avec prudence. D’autres galeries s’ouvrent à droite et à gauche, qui finissent en cul-de-sac et dans lesquelles on a retrouvé quelques empreintes d’ours. Mais nous n’irons pas par là, le chemin est long, tortueux.

Jusqu’au Salon noir, le plafond s’abaisse, ou le couloir se rétrécit, jusqu’à des passages à peine praticables, des portes, des cols, que l’on atteint après quelques marches taillées dans le roc. Le sol surtout est étrange. Sorte de croûte de gâteau qu’on aurait cassé par endroits, des trous d’une vingtaine de centimètres de profondeur et d’une largeur assez grande pour y laisser un pied ou une cheville. On nomme ce dépôt : le tuf. C’est pour nous montrer un sondage effectué par l’abbé Breuil et Cartailhac que le guide nous arrête une première fois. Il n’y a rien à voir, seulement un trou carré, assez peu profond, et protégé comme une relique. La présence de tuf signifie surtout que cette galerie a été ennoyée à des époques récentes. Peut-être Niaux était-elle ornée par ici, mais l’eau aura tout effacé sur les parois. D’ailleurs, la grotte est très humide, il y a partout des suintements, des trous d’eau. Les stalagmites dans lesquelles on a creusé les marches du chemin sont particulièrement glissantes. Il faut tenir ferme la main des enfants pour éviter les chutes. Il faut éclairer ses pieds davantage que la voûte.

 

Le cheminement est long, il faut sans cesse resserrer le groupe, les enfants vont moins vite et le guide a un horaire précis. Il prévient quelques difficultés, nous demande de marcher en file indienne ou presque afin de ne pas abîmer le sol. Comme à Rouffignac, la lumière de nos torches découvre de nombreux graffiti très anciens, de belles écritures du dix-septième siècle laissées sur des blocs, des effondrements, que nous longeons. Il y a, je l’ai lu, des signes sur ces rochers, des points et des traits, quelques bisons, peints en rouge - qu’on ne verra pas - qui ne font pas partie de la visite. Je soupçonne seulement la présence d’un vestige quand sans raison la paroi est protégée sur un ou deux mètres d’un grillage qui empêche de s’en approcher. Et puis, on nous rappelle à l’ordre : attention de ne pas frotter la roche !

Cette marche rapide vers le Salon noir me gêne. Il n’y a pas comme à Rouffignac une plongée progressive dans la préhistoire, des stations pour atteindre le Grand Plafond, mais juste un aller-retour.

Un chaos de roche indescriptible occupe à présent la galerie, le chemin est étroit, nous ne sommes plus très loin. Nous avons parcouru cinq cents mètres depuis l’entrée, mais ça a paru long. Comme à chaque fois, on est stupéfait que des hommes aient cherché si loin sous la terre des places pour leurs sanctuaires. Je ne m’habitue pas. Je veux croire à toutes les bonnes histoires, la terre-mère, la vie souterraine, la foi en un monde divin juste derrière la paroi que Cro-Magnon peint, mais aucune explication ne me convaincra tout à fait. J’ai la certitude que la complexité de leur monde est égale au nôtre.

   

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Bientôt, le guide nous arrête auprès d’un bloc de hauteur moyenne. Ce qu’il nous montre, a priori, n’a rien d’extraordinaire. Sur une première face des tirets rouges, des points rouges et noirs, des barres, le tout à faible hauteur. Pour décrire ces signes, il dit : bâtons, massues, points… Pour comprendre ces signes, il eût fallu naître treize mille ans plus tôt dans la vallée et, peut-être, appartenir à quelque caste privilégiée, initiée. L’abbé Breuil pensait être en présence d’un plan, ou du moins de repères pour les Magdaléniens. Nous sommes tout près du grand carrefour, plusieurs routes vont s’ouvrir : la galerie Profonde, la galerie des Eboulis et, celle qui mène au Salon noir. Ce pourrait être un plan, mais illisible, codé. D’autres ont vu là une palette ou même une manière d’écriture car il y a une organisation dans ces panneaux, des alignements verticaux, horizontaux, des parallèles, des jeux entre le rouge et le noir. Et, puis aussi, comme si l’interprétation devait toujours nous échapper, des points rouges placés au hasard, d’autres groupés mais sans forme distincte. Le tout s’étend sur trois faces du bloc et, nous stationnons un moment devant chacune d’entre elles. En bas des panneaux s’est déposée une épaisse couche de calcite, provenant de la montée des eaux dans la grotte. Une partie des signes a dû disparaître là-dessous, de toute façon, je n’ai pas la légende, je ne sais pas s’il s’agit d’une carte ou d’un jeu, de l’évocation d’une histoire ou de signes purement abstraits, d’ornements.

Denis Vialou écrit que les signes, des ponctuations, des claviformes, essentiellement rouges, étaient réservés aux galeries, et les animaux aux salles. On pénètre encore aujourd’hui le sanctuaire de façon progressive, les différents éléments graphiques sont des stations avant d’atteindre les salles ornées, le clou de la visite. C’était déjà le cas à Rouffignac, mais sans cette répartition très pensée à Niaux où nous ne verrons aucun dessin avant le Salon noir.

Les enfants semblent assez peu réceptifs à ce barbouillage de roches qu’on nomme avec ferveur : Les Panneaux indicateurs. Ça n’est pas autre chose que des points et des traits, même pas correctement exécutés. La peinture bave, surtout le rouge. On dirait qu’un gosse a joué avec les pigments. Les ponctuations noires sont un peu plus réussies, mais pas de quoi s’émouvoir.

Les enfants n’ont pas besoin de créer un système compliqué d’explication du monde, tenant sur des hypothèses plus fragiles les unes que les autres : signes d’orientation, signes d’initiation, signes sexués. C’est un jeu d’adultes. Eux s’émerveilleront devant les scènes animalières, les bisons affrontés raconteront les luttes de clans, et les chevaux, les cerfs… Ils mettront des mots là-dessus, pas sur les traits et les points qui leur rappellent l’école, toute la numération apprise dans les petites classes, les jetons et les barrettes.

À bien y réfléchir, moi aussi ces trois faces de pierre me font penser à un boulier géant. Je n’ai pas plus de chance de me tromper que de vénérables préhistoriens, puisque on ne sait pas comment étaient comprises ces images abstraites, sans doute différemment des animaux identifiables dans les salles. Il est sûr que les espaces n’étaient pas choisis au hasard, ainsi les Panneaux indicateurs à l’entrée du grand carrefour. D’autres signes, que nous ne verrons pas, marquent la fin de certaines galeries. Niaux est entièrement organisée, de ce point de vue, on peut la comparer à un espace religieux, sauf qu’ici les limites naturelles ont imposé des seuils, des salles, des circulations et, qu’en définitive, on ne sait rien de la fréquentation de la grotte. Le porche d’entrée nous fait songer à de grands rassemblements mais c’est une faille étroite qui débouchait dans la galerie. Si tous les chercheurs affirment que Niaux n’était pas un habitat, pour le reste, ils ne sont d’accord sur rien. Mais, ce n’est pas nouveau, chacun essaye de prouver son interprétation par des éléments objectifs d’analyse et d’observation. Et moi-même, qui ne suis ni chercheur, ni préhistorien, mais toujours assailli par les pourquoi, je cherche les réponses à usage personnel qui donneraient une explication au monde, une forme de croyance en un principe organisateur là où peut-être ne règne que le chaos.

 

Evidement, je n’ai pas songé au quart de ces idées devant les ponctuations du panneau. Mais je me souviens avoir une fois de plus évoqué l’incroyable voyage que devaient faire les hommes sous terre, et que sans doute, ce n’était pas pour rien. Je n’ai pas dit qu’une religion universelle avait régné sur le monde de Cro-Magnon durant vingt mille ans au moins, avec des schismes, des variantes. Une religion naturelle mais complexe. Non, j’ai pensé à autre chose, au sexe d’une femme, à la génitalité, à ce qui nous garde au plus près de l’animal, ce qui nous pousse au bas-ventre. Je ne pouvais faire abstraction du symbolisme sexuel, la caverne, la source de toute chose, le ventre de la terre. Et de quoi aurions-nous besoin, nous les chasseurs du Magdalénien : de bisons, de chevaux, de cerfs… C’est naïf et très discutable, mais cela convenait à l’instant où sous terre nous approchions du Salon noir. 

 

 

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Nous avons repris notre marche tous en procession derrière le guide. La voûte s’est élevée, la caverne semblait plus immense que jamais. Nous avons suivi à droite, laissant dans le noir la galerie profonde. Niaux se poursuivait là-bas, avec de nouvelles œuvres dont le Bison aux cupules.

Et puis, quelque chose d’à peine imaginable sous terre. Nous gardions à main droite la paroi, mais l’autre côté n’était plus discernable et, devant nous une longue langue de sable montait dans la nuit. Le guide nous a rappelé de marcher sur une file, en ne s’écartant pas du chemin, c’est, je l’ai su plus tard, que nous allions passer tout près de gravures sur le sol, des poissons, des œuvres infiniment fragiles. Car non content de peindre le rocher, Cro-Magnon, dans les Pyrénées, a utilisé le sol pour y laisser son livre d’image. Beaucoup d’œuvres ont été perdues depuis un siècle que les foules visitent les grottes, d’autres ont été effacées bien avant que l’on ne songe à savoir d’où venaient les dessins. Il a suffi parfois de marcher sans prendre garde, pour couvrir d’empreintes sur ce sol fragile, un témoignage vieux de treize mille ans.

On grimpe lentement. On ne s’attend pas à trouver une telle déclivité sous terre, une pente régulière, qui n’en finit pas, où quelques blocs tombés de la voûte parsèment le sable. Ce n’est pas un simple raidillon, plutôt une montée au calvaire. À croire que l’espace était prédestiné à quelque rite. L’impression est largement conditionnée par des représentations religieuses, mais je ne peux m’empêcher de penser que les dieux sont souvent au sommet de la montagne. Je tiens fermement le bras de ma fille, elle fatigue, ses petites jambes la handicapent, et nous sommes le plus souvent à l’arrière du groupe, presque détachés. Le guide n’en a cure qui poursuit à son rythme la grimpette. Le vaste couloir s’abaisse et je vois à nouveau le mur gauche de la grotte.

Au sommet, à proximité du Salon noir, nous faisons halte. Un autre groupe est encore là-bas à observer les dessins, nous apercevons le faisceau des torches. L’attente dure quelques minutes, mais nous n’irons pas voir les gravures de poissons à proximité. Enfin nous y voici, vaste salle aux abords de laquelle le guide nous demande d’éteindre les torches. Le sol est sans piège, plat, et autour de nous on devine de grandes parois incurvées. Un arc de cercle presque parfait, où je ne distingue aucune des œuvres pariétales cent fois vues dans les livres. C’est que je cherche trop haut et trop grand. J’ai encore en mémoire les animaux de Rouffignac ou ceux de Lascaux II. Toutes les images de Niaux, je les ai perçues à cette échelle, imaginant une immense paroi peinte sur plusieurs mètres de hauteur. Il n’en est rien.

Troublé par mon erreur d’appréciation, j’entends à peine le guide vanter l’acoustique du Salon noir, chanter quelques notes qui résonnent mieux que dans une salle de spectacle. On croit deviner que le son, la voix, le rythme, devaient participer aux rites des Magdaléniens, à supposer qu’il y ait eu des assemblées dans la lueur mouvante des lampes à graisse. Le guide nous fait approcher de la barrière qui tient à distance les visiteurs. Le bas de la paroi s’incurve tout au long des quarante mètres au moins de développement du Salon noir, cela fait des frontons susceptibles d’accueillir les œuvres en autant de panneaux, six exactement dont la plupart se trouve à droite c'est-à-dire dans le prolongement naturel de notre cheminement. 

 

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         Les premiers dessins au noir qui nous sont montrés appartiennent au deuxième panneau. Deux bisons, dont le plus grand atteint un mètre, et l’autre, trente centimètres. C’est l’ordre de grandeur des peintures de Niaux, un art de la précision et du détail, qui diffère totalement de celui du Périgord. Ce sont des animaux, mais avec moins de diversité, seulement des bisons, des chevaux, et dans une moindre mesure des bouquetins et des cerfs, mais ni mammouth, ni lion. Le guide passe rapidement au panneau suivant, plus riche avec son bestiaire pariétal, bisons au ventre noir, chevaux barbus. Les enfants observent distraitement en se balançant sur les jambes cette bande dessinée de haute époque. D’où vient que je ne ressente pas d’émotion devant ces merveilles, car on ne peut douter un seul instant de la grandeur de Niaux ? Suis-je tout simplement plus sensible à la Vézère à la Dordogne? Peut-être, ce n’est qu’un mauvais jour et j’y suis moins réceptif. Ce n’est pas la première fois. À trop attendre des lieux comme des gens, on s’expose, on voit les images et ça ne suffit pas, trop petites, trop statiques. On entend le guide et on lui trouve la même voix monocorde tout au long du parcours, une voix incapable de faire vibrer les gens autrement qu’en beuglant trois notes dans le Salon noir. Pourtant, il essaye, il nous montre une vague gravure sous le cerf, ça pourrait être un poisson, et nous dit qu’il est sans doute le seul à la montrer. Peu probable, j’ai une assez longue fréquentation des grottes pour savoir que chaque guide a son itinéraire, ses petits arrêts, ses petits plus, mais cette gravure dans l’argile juste sous le panneau trois est tellement accessible qu’on ne voit pas pourquoi s’en priver.

J’essaie de me concentrer sur les dessins. D’étranges formations au-dessus des panneaux signalent les efforts considérables fait pour sauver Niaux dans les années 80. Ces petites barrières de ciment font office de barrages aux suintements de la roche et, à la vue de certains traits pâles, estompés et presque s’effaçant, je me demande si le milieu humide de la caverne ne risque pas de venir à bout des dessins. Une année pluvieuse ou de forts orages, des infiltrations… Le Salon noir disparaîtrait comme ont dû disparaître nombre de grottes ornées. Mais la terre souterraine est inconnue et toujours à découvrir, il n’y aura jamais de cartographie définitive des cavernes, seulement un état provisoire et, la certitude de trouver demain autre chose qu’on nomme Cosquer, Chauvet, Cussac… pour laquelle on usera de superlatifs : la plus belle… le plus ancien… le temps de mettre à jour un autre réseau, une galerie.

 

Le panneau 4 est sans doute le plus beau. Bouquetins, chevaux, et bisons y sont réunis, de diverses dimensions, les plus petits au contact des grands comme pour donner l’illusion maladroite de l’éloignement. Le trait est bien visible malgré les traces recouvrantes de calcite. Les figures se surexposent, parfois s’oblitèrent, tel ce bison dont la patte avant est inachevée pour ne pas masquer le bouquetin à robe noire juste au-dessous. À bien y regarder, ce n’est peut-être qu’une impression, certains dessins plus petits, un bouquetin aux cornes barbelées, un cheval à la très longue queue, un bison, semblent d’une main différente, de même que les étranges signes, noir et rouge, flèches qui percent les corps de certains animaux. Une autre main a-t-elle surchargé le sanctuaire ? 

          Le plus remarquable est qu’aucune de ces représentations ne se ressemble, chaque animal semble doté de sa propre identité, personnages bien distincts d’une histoire que je ne sais pas lire. Œil, splendeur des bisons affrontés au centre du panneau, regard qui vous capte et ne vous lâche plus, Louis-René Nougier nomme ce profil : la Joconde de Niaux. Grand bison mâle avec sa barbe et, faisant face une femelle disent les spécialistes, car les attributs sexuels ne sont pas immédiatement visibles.

On ne voit pas de mouvement dans les représentations du panneau 4 contrairement à Lascaux, les animaux sont statiques, présentés de profil, l’impression de vie qui ressort pourtant de l’ensemble est, je pense, un effet des différentes échelles des éléments de la composition.

Les vingt minutes que nous consacrons au Salon noir sont déjà écoulées, le panneau six est escamoté ou presque, c’est pourtant un magnifique ensemble de bisons, avec deux bouquetins plus petits percés de traits. En nous dirigeant vers la sortie du salon, on observe un instant les deux dessins du premier panneau.

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Mais à vrai dire, je n’y suis plus. Le guide a sonné la retraite, et depuis longtemps je me sens envahi d’une profonde frustration. Sans doute mon erreur sur la taille des animaux et l’aspect spectaculaire de l’ensemble, la position très basse des œuvres – on est loin de Lascaux, de Rouffignac, il n’y a pas à lever la tête. Et puis, il y a tout ce qu’on ne voit pas, qui reste dans l’ombre.

Le retour n’est qu’une longue marche silencieuse, le merveilleux bison aux cupules gravé dans l’argile ne se visite plus, là-bas dans la galerie profonde, sans doute trop loin et, il est tard. Pourquoi cette impression de n’avoir fait qu’effleurer Niaux, de n’avoir vu qu’un minimum et pourtant… Que de questions, toujours les mêmes : pourquoi si loin sous terre ? Pourquoi des bisons et des chevaux ? Le cheval est-il un symbole féminin ? J’ai l’impression d’être un enfant de trois ans, s’éveillant à peine au langage et usant sans modération du pourquoi, toujours persuadé que mon père est là pour apporter les réponses. Mais non ! J’ai lu dans quelque article que chaque découverte de grotte ornée pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses, et chaque visite est pour moi comme une invention, à Niaux comme ailleurs.

 

Ruminant pensées et déception de ne pas en voir davantage, nous allons vers la sortie à la lueur des torches. Les enfants ont faim, c’est qu’il est presque treize heures, ils évoquent des quantités de choses qui n’ont rien à voir avec le lieu qu’ils traversent d’un pas rapide. Seule Anna, la plus jeune, sa main dans la mienne, semble heureuse de sa matinée et plus encore d’en revenir. Elle a cette fraîcheur, cette curiosité, que les gaillards de dix ans ont un peu émoussée.

Thierry Guilabert