_1__Bureau__bedeihlac__3_images__Photo_009___Photo_011___3159x982___SCUL_Smartblend0000

 

 

Bédeilhac, dix minutes à peine séparent la caverne de Tarascon-sur-Ariège et du Parc de la préhistoire dans lequel je venais de passer quelques heures. Le fac-similé du Salon Noir m’avait paru plus grand et plus majestueux que l’original de la grotte de Niaux, preuve s’il en est que la rencontre d’une œuvre pariétale dépend aussi de notre réceptivité : cette capacité à recevoir.

 

Forcément, je me demandais ce que j’allais trouver à Bédeilhac, la grotte était connue pour l’immensité de son porche et pour les ravages causés par l’homme, ce qui en fait, dit-on, une grotte martyre.

En ce début Novembre, il n’y avait que deux visites quotidiennes. J’arrivais un peu en avance au terme d’une route sinueuse gravissant le Soudour qui au pied du petit village de Bédeilhac faisait comme une montagne isolée et coupée du reste du massif. Une grille fermait l’accès et je me garais sur une aire de stationnement au pied d’une ancienne carrière. J’ignorais encore qu’elle faisait partie de la longue liste de déboires dont avait souffert la grotte.

Je marchais jusqu’à la grille, le porche jusqu’ici cachée par la végétation m’apparut dans ses vraies dimensions, le porche qui est l’entrée naturelle culmine à dix-sept mètres de haut, le tunnel se poursuit presque aussi large jusqu’à la salle terminale à huit cents mètres de l’entrée. Un seul rétrécissement au-delà de la longue partie nivelée, a permis d’installer une grille et une porte afin de protéger les œuvres magdaléniennes.

Quelle puissance il a fallu pour creuser un tel gouffre dans la montagne, pas seulement la masse d’eau mais aussi la durée. Ces cavernes pyrénéennes sont tellement vastes qu’il faut imaginer la fonte des glaciers et des fleuves se fracassant sur la roche durant des dizaines de milliers d’années jusqu’à l’éventrer. Ce porche-ci semble avoir été la sortie du torrent, au sud de l’autre côté du Soudour, le porche d’entrée se sera effondré.

Je remarquais que la grille n’était pas fermée à clé, j’ouvrais et avançais quelque peu. Sur la gauche, un long bâtiment servait d’accueil. Il n’y avait personne. Une fine barrière très symbolique barrait l’entrée de la grotte sur toute la largeur, j’aurais pu l’enjamber sans effort. Une grande galerie s’ouvrait à droite de la galerie principale, des concrétions pendaient très haut au plafond, le boyau s’incurvait sur la gauche et se perdait dans les ténèbres. Une dalle de béton recouvrait le sol, témoignage de l’histoire récente de Bédeilhac.  

 

Cette histoire a été détaillée par René Gailli[1] en commençant par les explorations du XVIIIème et XIXème siècles qui donnèrent lieu à compte-rendu. Ainsi chez Marcorelle en 1772 une description précise de l’ensemble de la caverne jusqu’à la salle terminale. Il évoque les immenses piliers, colonnes et orgues, et nous apprend même que de la grotte : « on tire une terre glaise propre à ôter les taches d’huile. », information essentielle quand on sait que Bédeilhac est célèbre pour ses moulages et gravures préhistoriques sur argile ; on peut penser que certaines disparurent sous les pieds des villageois venus récupérer la terre.

La description de Cervini en 1826 est emplie d’un romantisme exacerbé, mais elle nous renseigne sur le fait que les guides ne quittaient guère le milieu de la caverne, les merveilles géologiques suffisaient amplement à la curiosité des clients. On trouve là-dedans tout un fatras de références à la religion, à la nature si bien fabriquée par Dieu, l’habile architecte etc.

Il faut attendre 1886 pour trouver une description qui fasse la part belle à la préhistoire. Duclos évoque les nombreux outils, silex, grattoirs, haches, objets de l’industrie humaine. C’est que dès 1866 on vient racler le sol de Bédeilhac à la recherche des trésors de l’homme des cavernes quant à l’art pariétal, le fils du géologue Edouard Harlé découvre des traces rouges lors d’un relevé topographique vers mars 1906. Il faudra encore attendre juillet pour l’authentification des peintures par l’inévitable abbé Breuil et le préhistorien allemand Obermaïer.

Dès ce temps-là, Bédeilhac est sous-évalué, on découvre deux mois plus tard le Salon Noir de Niaux, on a découvert Font-de-Gaume et les Combarelles, Altamira. On cherche de grands ensembles et Breuil ne voit que des ponctuations rouges et un grand bison noir, son jugement est sans appel : «  Les vestiges de Bédeilhac n’ajoutent pas beaucoup à ce que nous savions déjà ».

La suite est marquée par cette non-rencontre. Un pharmacien, Georges Vidal découvre la galerie qui porte son nom en 1925, puis Joseph Mandement la galerie des Modelages, Romain Robert en 1939… André Leroi-Gourhan, dans son monumental : « Préhistoire de l’art occidental » mentionne à peine Bédeilhac, il faut dire que la dispersion des ornements ne permet pas de rattacher l’ensemble à sa théorie d’interprétation.

 

En 1939, Robert n’a pas vraiment le temps d’amorcer ses recherches, l’avionneur Dewoitine à la demande du gouvernement lance les travaux de nivellement à l’entrée de la grotte dans le but d’installer une usine d’assemblage sous la protection de la voûte rocheuse. La guerre arrive.

          Plusieurs mètres d’épaisseur du sol archéologique vont ainsi disparaître. Après l’armistice, les travaux s’interrompent avant que les Allemands ne les reprennent en 1943, 250 mètres de sol sont ainsi perdus. Il existe une photographie saisissante de Breuil assis dans la grotte au milieu des carcasses d’avions allemand en 1944 après que l’occupant a fuit vers le nord. Durant la « guerre froide », en 1952, l’armée française nivèle encore jusqu’à 400 mètres de l’entrée.

          Puis une carrière fut ouverte là même où je m’étais garé. On utilisa le sol de la grotte pour des dépôts d’agrégats, des engins de chantier allant et venant durant plusieurs années, les gaz d’échappement effaçant peu à peu les œuvres de la Galerie Vidal.Finalement pour couronner le tout, dans les années soixante au niveau du porche, une centrale d’enrobée à chaud.

Mais les fouilles continuent, Romain Robert découvre le merveilleux propulseur en bois de renne nommé « Le faon à l’oiseau ». À partir de 1964, René Gailli commence ses recherches à Bédeilhac, c’est lui qui va sauver la grotte et faire prendre conscience des trésors qu’elle recèle.

 

          Je retournai sagement derrière la grille, tout était silencieux. Peu après quatorze heures, la jeune guide arriva, elle ouvrit les bâtiments construits durant la guerre le long de la paroi gauche. Il y avait là un petit musée, quelques livres, quelques affiches des choses éparses rencontrées ailleurs. Ça sentait le vieux et les faibles moyens d’une grotte communale à proximité de Niaux et du grand Parc de la Préhistoire.

          J’étais seul. Elle m’informa, un peu gêné, que pour des raisons de sécurité, elle n’était autorisée à amener qu’un minimum de deux visiteurs dans la caverne. Mon affaire était mal engagée. Une voiture se présenta peu après. « Mon patron » me dit-elle. Un vieil homme au visage sec en sortit, c’était René Gailli, le conservateur historique de la grotte de Bédeilhac et de celle de La Vache, son meilleur spécialiste auteur de nombreux ouvrages sur l’art mobilier et sur les grottes, sur l’Islam... Une gloire de la préhistoire qui s’était consacrée à sauver Bédeilhac de l’oubli, presque du mépris. Nous échangeâmes quelques mots et finalement il fut convenu que la visite aurait lieu.

Je portais une lampe torche pareille qu’à Niaux, la grotte était électrifiée mais dans la salle finale, l’éclairage directionnel permettrait de mieux détailler les peintures, les gravures…

Nous marchions sur la chape de béton datant de la dernière guerre, et elle me racontait l’histoire de l’usine et aussi de la légende que l’on retrouve de-ci de là comme quoi la grotte aurait servi de piste de décollage aux avions de la Luftwaffe. Un avion avait bien décollé, mais beaucoup plus tard en 1972, et en 1974 pour les besoins d’un film, il avait été décoré deuxième guerre mondiale, façon allemande… La rumeur fit le reste.

 

Le sol était donc parfaitement plat, le jour entrait profondément dans la caverne depuis l’immense porche. S’il y avait eu des peintures pariétales dans cette partie, ou un sol archéologique à fouiller, il ne restait rien et depuis longtemps. Un couple de retardataires vint à notre rencontre. Nous serions trois visiteurs.

          Vers la fin de la partie bétonnée, s’ouvrait en hauteur sur la droite une galerie étroite fermée par une grille métallique. Le talus devant l’ouverture indiquait suffisamment combien le sol de Bédeilhac avait été creusé pour les besoins de la guerre. La galerie Vidal découverte en 1925, un long couloir de 80 mètres offre tout un ensemble de peintures dégradées, estompées, des bisons, un cheval et quelques signes. La galerie Vidal a beaucoup souffert de l’exploitation quasi industrielle de la grotte, des ateliers, de la pollution, les figurations ont été irrémédiablement altérées. Enfin, c’est ce qu’on nous dit, car de la galerie Vidal, nous ne verrons que la porte : elle ne se visite pas, c’est un de ces lieux secrets, réservés à quelques chercheurs car trop fragiles ou difficilement accessibles. Ils en existent dans toutes les grottes ornées, ils font partie du mystère, de l’impression toujours inachevée que laisse la découverte de l’art pariétal dans les cavités ouvertes au public.

 

Au-delà, la grotte toujours immense dans ses proportions s’orientait sur la gauche, le sol n’était plus bétonné mais seulement nivelé, on aurait pu y faire passer un train. L’ouverture se faisait lointaine, le jour n’était plus qu’une clarté, et nous n’avions encore rien vu. La moitié de la cavité était réduite à l’état de tunnel.

Puis vint un talus à gravir et de suite après les premières stalagmites. Le sol ressemblait à de la terre, pas aussi friable que le Tuf de Niaux, mais pas bien solide quand même. Nous marchions sur les dépôts du torrent qui avait traversé la montagne durant des milliers d’années, et après qu’il se fut asséché, les concrétions étaient lentement apparues, résultat d’un interminable goutte-à-goutte. C’étaient de véritables piliers, larges, massifs et souvent brisés net car leur poids considérable avait enfoncé la terre et provoqué une cassure de quelques centimètres de larges qui auraient pu passer pour l’œuvre d’un séisme. Ces piliers n’étaient donc plus porteurs du toit de la grotte, mais seulement d’étranges et colossales architectures auxquelles les visiteurs des siècles précédents avaient donné des noms évocateurs: Tombeau de Roland, Capucins, Bénitiers.

Je n’étais pas là pour ça, même si le charme de la visite résultait aussi de l’environnement, du faible éclairage que la guide déclanchait devant nous pour l’éteindre aussitôt après notre passage, notre arrière de plus en plus sombre. Dans la salle de l’Eboulis, nous laissâmes à regret le diverticule des bisons, et la galerie des modelages, là-aussi on ne pouvait visiter, trop étroit ou nécessitant une reptation. Dans la galerie se trouvent des chevaux, deux représentations particulièrement intéressantes, l’une par la matière employée, de l’argile collée à la paroi, l’autre qu’on interprète comme une merveilleuse jument gravide et acéphale, toute en rondeurs et en courbes, découverte en 1927 par Mandement et Jauze. Dans le passage emprunté pour atteindre la salle de la jument, on a trouvé des moulages en argiles dont on nous montra une reproduction dans la grotte, un bison d’une trentaine de centimètres avec un trou fait au doigt au milieu, quelques signes et traces d’anciens modelages détruits et une vulve tout à fait réaliste avec renflement du pubis et même clitoris.

GP

 

Nous n’avions encore rien vu. La galerie allait en s’étranglant et une grille fermée à clé indiquait le début de la zone ornée de la caverne.  Juste après sur la droite, presqu’au niveau du sol, la guide nous présenta le panneau des quatre cents points rouges. Des panneaux de ponctuations, bâtonnets et points rouges, j’en avais vu souvent, à Niaux, à Gargas, celui-ci ressemblait à un grand rectangle d’un mètre vingt sur vingt-cinq centimètres composé d’une dizaine de lignes horizontales de points, de bâtonnets sur la droite, le tout assez pâle, la couleur passée, estompée. Et bien sûr, rien à dire, rien à comprendre. Leroi-Gourhan avait essayé d’analyser ça du point de vue structuraliste, statistiques à l’appuie. Il avait cherché une cohérence, repéré que ces signes venaient en début et fin de sanctuaires ou accompagnaient des compositions, il avait constaté l’usage préférentiel du rouge, et après ? Après, on en fait ce que bon nous semble, panneaux indicateurs pour l’abbé Breuil, du style attention danger ou halte peintures sacrées dans le secteur, entrée et fin de sanctuaire… Tout ce que l’on veut, on peut inventer mille explications et se sentir ignorant devant la chose même. Cela étant, on remarque la géométrie de l’ensemble et la situation particulière du panneau dans le resserrement de la caverne, pas dues au hasard ; on remarque et l’on se tait, assuré pour l’interprétation de n’avoir à dire que des âneries. Voilà le genre de vertige qui me font aimer l’art des cavernes, c’est là, c’est réel et l’on n’en peut rien affirmer sinon du à peine probable. On sait seulement que ça a été, et c’est déjà beaucoup au regard des millions de sornettes que trimballent tous les jours des religions basées sur la foi et la crédulité.

 

Plus loin, sur la paroi gauche, elle nous rassembla devant le grand bison noir découvert en 1906 par Breuil et Obermaïer :  « un très grand bison brun très déteint, sous le ventre se trouvent dix points rouges ; les deux pieds de derrière, les cuisses, le ventre, les pattes antérieures et le fanon sont seuls conservés[2]… » C’était la plus célèbre des peintures pariétales de Bédeilhac, et plus d’un siècle après Breuil, elle était inchangée. Je veux dire qu’elle ne semblait pas avoir subi les outrages de l’homme et du temps. C’était un grand bovidé noir, dans les deux mètres de long. Contrairement aux bisons de Niaux, ce n’était pas le dessin qui primait mais la teinte en aplat, ce noir qui sur le haut avait viré au brun, au point que je demandais à la guide s’il s’agissait de polychromie. Les contours supérieurs de l’animal se perdaient dans la calcite, l’avant et aussi la tête si toutefois il y en avait une, mais l’on distinguait très bien la ligne du ventre, les pattes arrières, la croupe, l’amorce d’une patte avant. Et sous le ventre, entre les pattes une douzaine de points rouges rehaussaient l’ensemble. Gravé sur le dos, la guide nous montra un claviforme, signe étrange qu’on peut rapprocher d’un P et pour lequel on possède autant d’interprétations que possibles…

Ce qui me plait dans ce bison, c’est son originalité. Il ne ressemble en rien à ceux de Font-de-Gaume, ou de Niaux. On dirait un immense pochoir avec sa signature. La guide nous expliqua qu’il changeait de teinte selon la saison et l’humidité. On le distinguait nettement en été, mais en hiver il avait tendance à grisonner, à pâlir, au point que la première fois qu’elle avait constaté la chose, elle s’en était confié à René Gailli craignant une dégradation ou une de ces maladies des grottes qui empoisonnent l’art pariétal.

 

À mesure que nous nous enfoncions dans la caverne, je trouvais la mauvaise réputation faite à Bédeilhac très injustifiée. Le cadre était grandiose, les draperies, les concrétions, surdimensionnées, et l’art pariétal, dispersé mais varié et original. J’avais ressenti la même chose au sujet d’Isturitz, quelques lignes dans les livres, peu de visiteurs et pourtant la rareté de l’art, la difficulté de saisir certaines œuvres, fait qu’on vous y amène avec soin, qu’on vous guide avec le désir de partager un amour commun sans chronométrer le temps passé sous terre, sans enchainer visite sur visite avec un souci de rentabilité.

Dans les livres qui présentaient les grottes ornées ouvertes au public, Bédeilhac était vite expédié, Nougier[3] consacrait cinq lignes aux salles accessibles, Rigaud[4] une page qui se concluait tristement : « L’art pariétal de la grotte de Bédeilhac (…) laisse une impression d’inachevé ou de disparate qui n’est pas habituel ». seul Denis Vialou[5] s’intéressait plus précisément à la grotte, pour lui, la dispersion des œuvres, l’absence d’unité, la multiplication des supports sont sujets d’intérêts autant que la morphologie de la caverne. 

          Bédeilhac échappe aux analyses rapides, ce n’est pas un sanctuaire, un salon, une rotonde. L’occupation de la grotte, elle-même, nous questionne. On n’a retrouvé qu’un foyer manifestement peu utilisé dans la salle terminale et l’entrée de la grotte a été archéologiquement détruite. Dans des coins reculés, sous des plafonds très bas, on retrouve des vestiges, peintures, gravures, moulages datant sans doute du Magdalénien Moyen, et qu’on peine à envisager ensemble… Les professionnels de la Préhistoire n’aiment pas ça.

 

Voici le labyrinthe, rien de grave, il ne s’agit que d’étroits passages pour contourner l’énorme pilier stalagmitique qui barre entièrement la cavité, quatre-vingts mètres de circonférence nous dit la guide. Des draperies colorées font des orgues rouges ou des cascades comme on voudra, des merveilles pour les yeux.

Au-delà, la salle terminale de Bédeilhac est une salle très sèche sans infiltration au plafond de la grotte, avec juste une sorte de canyon au centre par lequel s’écoule un peu d’eau à la saison humide. Tout ça pour dire que nous marchons à présent sur un sol archéologique sans apport de sédiment depuis quinze mille ans, le sol même où sont passés nos ancêtres. Et cette relative sécheresse a permis la conservation de gravures sur argile.

Comme nous sommes à l’entrée de la salle, elle nous fait éteindre nos lampes. Ici le noir est absolu, le silence aussi. Facile de s’imaginer perdu, sans moyen de s’éclairer. La guide doute dans ce cas de pouvoir nous ramener vers la sortie, en quelques mètres on est complètement désorienté, incapable de situer l’ouverture qui pourtant existe. Cette station dans le noir se prolonge suffisamment pour que je sois soulagé de retrouver un peu de lumière.

 

C’est une grande salle, la seule où l’on se sent véritablement loin de la sortie, loin de la vallée. Une sorte de sanctuaire profond, avec une énorme masse d’argile qui s’est cassé en laissant un canyon profond de deux ou trois mètres. Le sol est plus bas sur la droite. La guide nous entraîne sous des plafonds aux limites de la salle, c’est là que sont cachées quelques peintures, des bisons.

Un d’abord, à la gauche de la salle, étrange animal, les contours noirs utilisant les subtilités de la roche, tête basse, bosse puissante comme lancé dans une charge. La perspective amenuise l’arrière et grossit l’avant du corps, les cornes sont curieusement dessinées, trop grandes elles font penser à celles d’un bouquetin, erreur d’ailleurs commise par les premiers découvreurs.  On est accroupi sous une voûte très basse et il faut quasiment s’allonger sur l’argile pour voir correctement le bison. D’ailleurs, toute cette partie de la visite se passera à genoux avec au final une bonne bosse sur le crâne. On oublie vite la hauteur de plafond à trop contempler des gravures sur le sol.

ST

          Deux autres, plus loin sur la droite, toujours sous une grande voûte à soixante-dix centimètres du sol. Des petits bisons de 30 et 40 cm au tracé encore bien visible. Représentations très simples qui dessinent la silhouette de l’animal tourné vers la gauche, images isolées à l’utilité plus qu’incertaine.

On demeure perplexe, les grands ensembles de peintures permettent toujours une interprétation même erronée, ici dans cet art du fragment et de la diversité, on sent bien que toute explication est vaine. On voit seulement, il y a quatorze mille ans, un homme, une femme ou un enfant, se glisser jusqu’au fond de la grotte avec sa torche, et peindre au noir de petites figures qui prennent forcément vies à l’incandescence de la flamme.

 

La guide nous amène à présent dans la partie droite de la salle, elle va nous montrer les gravures sur argile, non pas les reproductions qu’on montre habituellement aux groupes, mais les véritables œuvres. Nous ne sommes que trois et c’est déjà le maximum pour circuler jusqu’aux gravures. Elle nous prie de laisser en arrière les sacs et les lampes. Nous avançons guidé par sa seule torche, presque à quatre pattes, jusqu’à la fin de la voûte. Au niveau des œuvres, le plafond n’est qu’à trente centimètres du sol en pente, les préhistoriques ont gravé le plus loin possible et les dessins semblent véritablement sortir de l’étroite fissure entre le sol et le rocher et s’extirper à la fois de la gangue argileuse et de la terre elle-même. Evidement, on reconstruit avec notre conscience contemporaine, mais c’est vrai que la vieille interprétation de la terre-mère, de ce ventre profond et fécond d’où sortiraient les animaux nécessaires à la vie de l’homme est séduisante dans cette caverne où l’homme a étendu son bras au maximum pour pouvoir graver dans l’argile un bison s’extrayant de la glaise.

On reconnaît parfaitement l’animal malgré la difficulté de la technique employée et surtout sa fragilité de conservation. La bosse proéminente sur le dos, les cornes, la queue, les pattes, tout y est. La tête est maladroite, trop grosse. C’est la première fois que je vois si distinctement ces gravures dans la terre, elles sont très rares, trop fragiles pour les montrer à des visiteurs. Elles me troublent considérablement, ici les magdaléniens n’ont pas cherché à faire joli, il n’y a rien de décoratif dans leur petit dessin du bout du monde, pourquoi aller si loin dans la faille sinon pour chercher un lieu d’origine, origine de l’animal, peut-être origine de l’homme. Ces images me semblent clairement religieuses dans leur aspiration, elle nous relie à la matière, et aussi aux ténèbres, aux fissures qui existent entre deux pans de roches et qui semblent s’enfoncer jusqu’au cœur même de la planète, entre deux pans de conscience aussi : le réel et le magique, et la grotte, intermédiaire, passage de l’un à l’autre.

          Juste à côté du Bison, une tête de cheval de 9 centimètres, sa crinière faites de petites encoches, l’œil et le contour. L’argile est lisse, presque poli, la gravure a été endommagée, des photographies anciennes montrent distinctement la bouche qu’on ne voit plus aujourd’hui. Ce cheval aussi semble sortir de la faille, de l’intérieur même de la roche. Plus loin un cheval entier de profil et quelques traces d’une ancienne gravure. Gailli explique que l’encolure et le dos du cheval ont été sculptés comme un bas-relief, le reste de l’animal gravé dans l’argile, la tête un peu grossière.

 

J’avais l’impression de partager un secret avec des amis, quelques signes plus fragiles que les autres avaient traversé le temps. Nous étions à mille lieues de la surface, et Bédeilhac m’offrait davantage que d’immenses sanctuaires. Il fallut se résoudre à quitter les gravures, à reprendre nos lampes. Tout à droite de la salle, la guide nous montra sur la paroi une grande gravure de cervidé qui utilisait un relief naturel pour la tête. Puis ce fut le retour vers la grande salle, mais l’on nous réservait encore deux belles surprises, preuves, s’il en fallait, de la richesse de la grotte.

Sur un pilier, assez hautes, deux mains positives noires sur deux colonnes humides. Au contraire des mains négatives, les mains positives, très rares, sont faites à partir d’une peinture directement étalée sur la main que l’on plaque ensuite contre la roche. Autant la main négative procède d’un geste artistique réfléchi : l’occultation de la roche par la main permettant d’en dévoiler le contour. Autant la main positive est une empreinte des plus rudimentaire. L’un des premiers contacts des jeunes enfants avec la peinture est justement la réalisation de mains positives.

Enfin, à proximité d’un foyer, une étrange concrétion naturelle de vingt centimètres de haut, assez large et collée à la paroi, avec au sommet des traces de pigment rouge, un véritable phallus de pierre à peine retouché et qui semble proprement naître de la roche. On le sait, les signes sexuels ne manquent pas dans l’art des cavernes, vulves le plus souvent, bêtes ou hommes ithyphalliques, mais là, on reste songeur devant la puissance qui se dégage de ce sexe, que nul avant René Gailli n’avait désigné pour ce qu’il est. J’avais envie de me lancer dans de grandes tirades sur le sexe de la pierre et l’argile accueillante et les gorges profondes, peut-être en aurais-je plus dit sur mes propres fantasmes que sur la vraie sexualité de Cro-Magnon… J’ai tout gardé pour moi, la lumière du porche d’entrée nous arrivait et puis le sol nivelé.

 

_2__Bureau__bedeihlac__3_images__Photo_003___Photo_005___2802x1024___SCUL_Smartblend0000

 

          A la fin, j’ai retrouvé René Gailli qui attendait sagement à l’accueil les visiteurs de seize heures. Nous avons discuté un peu, il m’a parlé de la grotte de la Vache avec ses trésors d’art mobilier tout en grillant une cigarette. J’ai remercié longuement, difficile de s’en aller.

Un tout autre travail allait débuter, recueillir au plus vite quelques notes, se documenter et écrire. Un travail pour lequel je n’aurais plus que des bribes à ma disposition, des vestiges de ma visite, presque des ruines dans lesquelles les émotions seraient les mieux conservées. Bédeilhac en était riche.  

    

 

 


 

[1] René Gailli, La Grotte de Bédeilhac, Préhistoire Histoire et Histoires, Editions Larrey cdl, 2006.

 

[2] L’Anthropologie –XXI, 1910, E.Cartailhac, H.Breuil.

 

[3] Louis-René Nougier, Les grottes préhistoriques ornées de France, d’Espagne et d’Italie, Balland 1990.

 

[4] Jean-Philippe Rigaud, Les hauts lieux de la Préhistoire en France, Bordas 1989.

 

[5] Denis Vialou, Guide des Grottes Ornées Paléolithiques ouvertes au public, Masson 1976.