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Centre d'interprétation - Murat-sur-Vèbre - Photo Perso.


     C’est un art étrange, d’ailleurs peut-on véritablement parler d’art pour ces corps à peine sculptés sur la pierre, dressés comme des sentinelles sur les flancs de la Montagne Noire. On penserait plutôt aux géants de l’île de Pâques… Ils ont cinq mille ans, croit-on, érigés en plein néolithique dans une région sauvage où sur des routes d’altitude. On traverse quelques villages, Brassac, Lacaune, Nages, Murat-sur-Vèbre, Moulin-Mage et si peu de vivants.

 

     Ces idoles de pierre sont connues depuis longtemps, découvertes en 1888 par l’abbé Frédéric Hermet à Saint-Sernin-sur-Rance dans le département de l’Aveyron, encore un porteur de soutane à croire que la préhistoire est une invention paroissiale, jamais elles n’ont suscité l’intérêt d’un art pariétal. Le plus souvent, on les soulève lors de labours, pierres couchées, abattues on ne sait quand, protégées par une gangue de terre et de mousses. On les nettoie. On les dresse devant sa maison comme d’autres des nains de jardin. Parfois un archéologue vient les photographier. Sur ses conseils, on protège la statue de la pluie. Tout récemment on a décidé d’en réunir certaines dans un centre d’interprétation à Murat-sur-Vèbre à l’instar du Musée Fenaille de Rodez qui protège depuis un siècle celles de l’Aveyron.

     J’ai vécu les dix-huit premières années de ma vie à Castres, et le dimanche il n’était pas rare que nous allions sur le bord de la montagne, le plus souvent dans le Sidobre où des chaos de granit roulaient d’étranges architectures tremblantes mais naturelles… Des statues-menhirs, cachée dans les replis de la vallée de l’Agout et plus loin jusqu’au bord du département du Tarn, je n’ai jamais entendu parler avant de m’intéresser aux arts de la préhistoire. Et même à ce moment là, la période trop récente du chalcolithique me parut dépourvue d’intérêt au regard des merveilleuses peintures du Magdalénien. Une sorte de régression, un retour à la barbarie du point de vue des arts, avec des masses presque informes, tout justes reconnaissables aux yeux, aux pieds pour ne pas dire aux pattes tellement ils sont frustres, aux attributs vestimentaires, et pas foutus de sculpter une bouche ces artistes… Des stèles muettes et grossières.

     « Un peu court fiston, aurait dit l’abbé ». Je profitai d’une visite familiale pour me rendre une première fois à Murat-sur-Vèbre. La route grimpait interminablement jusqu’à Lacaune avant de parcourir un long plateau d’altitude. Malgré Avril, l’hiver s’attardait sur les pentes. Les résineux faisaient des ténèbres au bord des routes. Les pâturages étaient maigres. Un vent glacé cinglait le moindre relief.

     Je pensai à Frédéric Hermet dont j’avais lu l’histoire[1]. Ce n’était pas à proprement parler l’inventeur des statues-menhirs. Les visages dans la pierre étaient anciennement connus des habitants. Hermet avait eut la chance de mettre à jour en avril 1888  « la dame de Saint-Sernin » l’une des rares représentations féminines et sans aucun doute la plus belle ; un mètre cinquante de haut pour soixante-quinze centimètres de large, et contrairement à la plupart des statues-menhirs, était facilement lisible, à peine érodée. Hermet écrit : «  Il ne faudrait pas néanmoins croire se trouver en face d’une œuvre d’art : non, cette pierre grossièrement sculptée n’a guère que le mérite de l’antiquité. » L’abbé imagine en effet que sa trouvaille date de l’époque gallo-romaine où la statuaire classique a depuis des siècles laissée chef-d’œuvre sur chef-d’œuvre. Alors pensez, des pierres, du grès sculpté vulgairement, un peu à la manière d’un bonhomme-patate dessiné par un gosse.

     Très vite cependant l’hypothèse gallo-romaine est rejetée, Hermet découvre d’autres statues et leur détermine un style propre. Les premières photographies arrivent sur le bureau d’Emile Cartailhac conservateur du Muséum de Toulouse.

     Nul préhistorien n’ignore ce nom, car la même année 1888 Marcelino Sanz de Sautuola, l’inventeur de l’art pariétal à Altamira, s’éteignait dans le désespoir de n’avoir pu faire admettre par les scientifiques l’authenticité de sa découverte. Cartailhac faisait partie des sceptiques, ou du moins après avoir été enthousiasmé s’était rallié à la critique générale en observant un silence durable à propos d’Altamira. Il fallut attendre 1902 et la découverte de La Mouthe, Font-de-Gaume et des Combarelles pour qu’il fasse son « Mea Culpa », Sautuola était mort depuis longtemps.

 

     Dès 1889 une course est lancée entre Hermet et Cartailhac pour revendiquer la paternité de la recherche sur les statues-menhirs et même leur rapatriement sur Toulouse ou Rodez. Dans cette course de vitesse non dénuée de coups bas, Hermet aura le dernier mot et les statues seront entreposées au musée de Rodez. L’appellation : statues-menhirs se trouve dans ses textes à partir de 1898 et il définira ainsi l’objet : «  Les statues-menhirs sont des sculptures mégalithiques très rudimentaires représentant un personnage en ronde-bosse. Ce ne sont point des bas-reliefs, mais de véritables statues, taillées sur toutes les faces et plantées en terre. » Emile Cartaihlac rancunier, aura longtemps une piètre opinion d’Hermet, qui l’aura privé d’un semblant de gloire. Son jugement est péremptoire : « L’esprit inquiet et personnel des provinciaux n’est pas toujours bon. Il y a gagné d’être abandonné à lui-même et il n’est pas de taille à continuer les fouilles sans appui, ni publications. » Hermet sera couronné pour ses travaux en 1938 par la légion d’honneur et son nom quoi qu’en dise Cartailhac est à jamais lié aux statues-menhirs.

     Murat-sur-Vèbre est niché dans un creux, à peine quelques champs séparent les dernières habitations des grandes forêts. Les toits sont noirs d’ardoise jusqu’au clocher. Sur certaines façades aveugles des maisons, de grandes plaques s’accordent à la rudesse du climat. Je trouve aisément le syndicat d’initiative, un bâtiment rénové à l’ancienne, dans lequel est installé le centre d’interprétation. Visiblement on a fait les choses avec soin et goût… Sauf que c’est fermé.

     Il n’est pas quinze heures, le vent froid me fait raser les murs. Je trouve un café m’installe dans une salle où s’ennuient deux hommes au comptoir. Un grand écran sur lequel on diffuse je ne sais quelle émission. Fanions et coupes des clubs sportifs locaux se disputent une étagère. Le village est encore isolé, l’été, il viendra des vacanciers, il y a des lacs, du grand air, des balades à ne plus savoir… L’été est encore loin, des névés sont accrochés au flanc nord de la montagne.

     Finalement l’heure arrive, je sors, patiente un bon quart d’heure devant l’entrée du centre avant qu’une jeune fille ne vienne ouvrir les portes. Faut dire que la foule n’encombre pas l’entrée, et à tort puisque le musée – ah non, j’oubliais, musée est un terme réservé, on dit dans ces villages : centre d’interprétation – est particulièrement réussi. Installé dans une architecture traditionnelle, dans laquelle l’architecte a pensé les espaces. On est d’abord sensible au cadre, à la pierre des murs, aux poutres, à la charpente avant même de se concentrer sur l’objet de la visite.

     DSC08120                                                            Il y a quelques pièces en bas, des fossiles, poteries, meules, mais l’essentiel est à l’étage. Une grande salle présente par thème, des vitrines. Ce sont des outils, des flèches, des pigments, des pendeloques, des perles, choses vues mille fois dans tous les lieux de préhistoire, mais présentées avec soin et un souci didactique. Là, s’ouvre une deuxième salle spécifiquement consacrée à la civilisation des statues-menhirs comme l’annonce fièrement à l’entrée un calicot. L’espace est bien éclairé, sur des socles le long des murs, dix statues-menhirs et un menhir, quatre sont des copies bien réalisées, les quatre plus beaux, devant lesquels on s’attarde forcément. Le plus massif pourtant est un original en dépôt, il vient du col des Saints dans la forêt de la Salesse, au sud de Murat, un mètre quatre-vingt de haut, deux tonnes de roches, redressé en 1953. Nettoyé on y voit une ceinture à chevron et une large boucle qui sont dans l’imagerie des préhistoriens le signe d’une statue masculine.

     Je ne sais combien on a recensé de statues-menhirs entre l’Aveyron, le Tarn et l’Hérault, plus de cent-vingt et la liste s’allonge régulièrement au fil des travaux agricoles. L’ensemble est cohérent, déjà Hermet avait défini les principaux attributs, une sorte de style avec un nombre limité d’éléments. Certes la matière varie selon les régions, grès, gneiss ou granit, la hauteur de la pierre aussi de trois mètres cinquante à moins d’un mètre, sa largeur, mais la sculpture procède d’un lexique restreint et immédiatement reconnaissable. On trouve des statues masculines, féminines et même certaines ont changé de sexe au cours des âges. La panoplie masculine est composée de jambes et bras en bâton avec dessin des orteils façon minimaliste, ceinture souvent à chevron avec ou sans boucle, baudrier et objet effilé ressemblant à un poignard, collier ou pas autour du cou et contour du visage avec des yeux tout ronds, un nez, jamais de bouche exceptions faites de trois statues-menhirs. Les statues féminines ont des seins, d’étranges moustaches ou scarifications perpendiculaires à l’arrête du nez, parfois un objet en Y remplace l’arme des hommes.

     Dans le dos de statues-menhirs mieux conservées : les plis du vêtement.

     En vérité tous les éléments sont rarement réunis sur la même statue-menhir, l’outrage du temps, de l’érosion, du gel a considérablement dégradé la plupart, surtout dans le Tarn où elles n’ont pas été protégées. Il faut alors l’œil du connaisseur pour repérer les motifs sur la roche qui n’apparaissent plus que comme des gravures estompées. La collection du musée Fenaille à Rodez est autrement plus importante et mieux conservée, ici il faut lire entre les lignes et les plus belles pièces du département se trouvent encore éparpillées dans les montagnes, ou chez leur propriétaire.

IMG_1721     Sur la petite statue-menhir des Favarels qui a longtemps ornée l’entrée du syndicat d’initiative de Murat-sur-Vèbre, on distingue un collier à plusieurs rangs, une grossière ceinture et le trait vertical d’une jambe. Sur celle de Deves de Felines dont on ne possède qu’un fragment, une partie du visage, le baudrier avec son motif en forme de poignard et le début d’une ceinture. Sur celle de Cambous abandonnée durant des lustres couchée dans la végétation deux traits parallèles dessinent le sommet d’un baudrier. Celles de Le Vergnas et de Montagnol ne proposent que quelques sillons illisibles… Pourtant, je suis loin d’être déçu, outre que des panneaux explicatifs détaillent la gravure, le paysage, la géologie ; l’énorme ancienneté de ces représentations, l’énigme quant à leur rôle baignent la salle, vide à cette heure, d’une aura de mystère.

                                                                 DSC08151Les copies, en particulier la statue féminine de Granisse avec les seins curieusement positionnées aux creux des bras, son visage au nez saillant, le collier, les jambes, sont impressionnantes dans la simplification, la stylisation des éléments. On n’est pas devant une image figurative de la femme ou de l’homme mais bien dans l’ordre du symbole. Mais quel rôle attribuer à ces monuments ?

     Je quittai Murat-sur-Vèbre sans réponse à mes questions mais avec le désir d’y revenir et d’aller visiter des menhirs perdues dans les village des Monts-de-Lacaune. Ce petit circuit, je l’effectuai quelques mois plus tard, toujours hors-saison, toujours sous la menace de l’hiver et accompagné de mon père. Nous refîmes une visite au centre d’interprétation avant de nous lancer, cartes d’état-major en main, à la recherche de quelques sculptures du néolithique.

 

 


 

 

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     Malvielle fut notre première statue, située au Moulin-de-Louat, protégée par un abri en bois, la dalle de grès rose, dont nous avions vu une bonne copie à Murat-sur-Vèbre, mesure un mètre quarante de haut et pas loin d’un mètre de large. Le personnage ou l’idole, nous n’en savons rien, est finement sculpté sur la pierre, on distingue les jambes et les bras avec leurs doigts, la ceinture à chevrons et boucle qui se prolonge dans le dos de la statue, le visage à scarifications, des attributs peu identifiables, un vêtement à plis dans le dos, des seins à peine marqués, un collier à plusieurs rangs. Il faut quand même de l’attention, c’est comme si les traits échappaient par instants, l’image tellement usée qu’elle en disparaît. Difficile à voir et à photographier. La découvrir au détour du chemin dans le froid vif de l’après-midi est une émotion rare. On se pose néanmoins la question de l’archéologie préventive, ces figures sont en périls et l’on va en avoir la cruelle démonstration un peu plus loin.

 

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     A proximité de la D622 qui rejoint Lacaune, il y a Rieuvel. Deux statues-menhirs sont signalées. J’ai vu des photographies vieilles de quelques années, quatre ou cinq, guère plus. Sur l’une : Rieuvel 1, une belle dalle de granit ayant longtemps servi de passerelle au-dessus d’un ruisseau. Elle est plantée sur le bord d’une route, au milieu des bois. Quelques taches jaune de lichens sont visibles mais on distingue une ceinture à boucle, jambes et bras avec des doigts, baudrier et objet poignard décoré de chevrons. Sur l’autre Rieuvel 2, un petit Menhir, on y voit un collier à plusieurs rangs et une ceinture, le granit est déjà couvert de mousses et s’effrite par plaques.

                                                                   DSC08178A présent, je constate les dégâts : sur Rieuvel 1, les lichens se sont étendus formant des zones blanches ou verdâtres en plus des jaunes. L’objet-poignard et le baudrier ne sont plus visibles, les doigts de la main quasiment effacés, seule la ceinture est encore bien dessinée. Sur Rieuvel 2, c’est pis. On distingue les traits de la ceinture au dos, mais côté face, le granit a poursuivi son inexorable détérioration, au point que j’ai d’abord pris le dos pour le devant… A ce rythme, d’ici peu, ce patrimoine sera entièrement détruit, et la longue histoire des statues-menhirs dans le département du Tarn, appartiendra toute entière au passé.

     Dans ces confins du Tarn ou le relief et la rudesse du climat, la ruralité profonde font le lit de la désertification, des hommes, et ils ne devaient pas être très nombreux à affronter les hauteurs, hissèrent des pierres levées, certaines transportées sur d’assez longues distances, et sculptèrent là-dessus des effigies. Près de Moulin-Mage, nous avions rendez-vous avec la statue-menhir de Pailhemalbiau. Elle était protégée d’un rudimentaire abri en bois. Bloc de grès rose presque parfait, il s’y dessine dans le détail un personnage masculin avec l’ensemble des attributs. Comme toujours, le trait est fin, la pierre à peine marquée de sillons. Une belle couleur, on comprend qu’elle ait attiré le regard. Le temps, le gel, l’humidité font là aussi leurs basses besognes, et la surface est tachée par endroit : des mousses s’y développent. Il n’empêche, c’est la plus belle statue-menhir qui m’ait été donné de voir.

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     Les quatre membres sont visibles ainsi que leurs doigts rudimentaires. La ceinture avec une boucle continue dans le dos. Dans le prolongement des doigts de la main gauche, l’objet-poignard. A droite, une sorte de crosse. Deux traits parallèles aux bras font un baudrier. Un collier autour du visage, et le visage lui-même, les yeux en relief, au centre une cupule sert de pupille. Tout est là, et l’aspect terriblement primitif plus évident. Le sculpteur n’a pu représenter la préhension de l’objet qu’en le positionnant au-delà des doigts, comme sur un dessin de jeune écolier. On a utilisé un petit nombre de conventions reproductibles quel que soit la valeur de  l’artisan.

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     Ces personnages ont l’air enfantin et débonnaire, jamais ils ne nous donnent une impression de puissance tyrannique mais plutôt une idée d’innocence : l’enfance de l’art. L’homme du Néolithique avait sans-doute une représentation très différente de la nôtre. Les gardiens de pierre étaient peut-être des chefs ou des dieux, des esprits bienveillants chargés d’apaiser les bêtes féroces ou les forces magiques qui hantent les forêts profondes. Aujourd’hui, ils semblent les acteurs d’un conte dont on a oublié la trame. Une croyance populaire longtemps a réuni les hommes atour des pierres levées, d’ailleurs la bible ne s’y trompe pas : «  Ils dressèrent des pierres et des poteaux sacrés au sommet de toutes les collines où il y avait des arbres verts… Ils les adorèrent comme des idoles.[2] », et la religion chrétienne n’a cessé d’abattre des menhirs, d’interdire les cultes impies, sabbats démoniaques qui se déroulaient sur les crêtes des montagnes, d’évangéliser les peuples en gravant des croix sur les roches païennes.

     Vers le IVème millénaire, la grande période du mégalithisme bat son plein. Les hommes se sont sédentarisés, l’agriculture est connue, la population augmente et la déforestation aussi. En Armorique, en Irlande et ailleurs, on dresse des milliers de pierres, on bâtit des tumulus gigantesques, des sépultures collectives. On transporte sur de grandes distances des blocs de dizaines de tonnes. On borne un territoire. Sur celui des statues-menhirs, deux groupes d’hommes se côtoient, les Saintponiens et le groupe des Treilles. Ils utilisent les grottes comme habitats d’hiver, ils pratiquent l’élevage ainsi que la chasse. Ils ont des outils en silex, des poteries décorées et des parures. On a déduit des représentations des statues-menhirs, qu’ils portaient des scarifications sur le visage.

     Les archéologues ont montré que les immenses chantiers mégalithiques nécessitaient forcément une hiérarchisation de la société, un pouvoir exécutif. Ils ont déterminé que très souvent sur les gravures portées par les mégalithes, la crosse symbolisait ce pouvoir. L’exemple le plus connu étant la Stèle des Marchands à Locmariaquer. La crosse est bien présente sur la statue-menhir de Pailhemalbiau et en suivant ce raisonnement, on peut affirmer que l’objet-poignard rattaché à la civilisation Saintponienne[3] entre 3500 et 2200 de notre ère, devait être porteur d’une grande charge symbolique.

     On est dans l’hypothétique sitôt qu’on se lance dans l’interprétation. Certains avancent que l’absence de bouche sur l’écrasante majorité des statues-menhirs auraient à voir avec le silence de la mort. D’autres qu’il y aurait eu une transformation des statues-menhirs féminines en masculines, un passage du matriarcat, de la représentation de la déesse-mère, à un âge des métaux plus guerriers et de fait plus masculin.

     De tout ça, il ne reste qu’un décor, quelques pierres levées sur des points remarquables. Nous prîmes la direction de Lacaune pour une dernière halte. Je pensais à Victor, l’enfant-sauvage d’une douzaine d’année qui vivait dans les bois de la Bassine, à quelques kilomètres d’ici, en 1798, fuyant comme un animal l’approche de l’homme et qui fut finalement capturé et « éduqué ». Les bois, les effigies de pierre, la montagne et maintenant l’enfant, ce pays gardait la trace d’une sauvagerie ancestrale. J’imaginais les statues, défense symbolique gardant les accès d’un pays perdu, d’étranges peuplades aux visages scarifiés portant de longs manteaux, une ceinture à boucle et des armes. Ils bravaient dans leurs chasses les forêts interdites…

 

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     A deux kilomètres de Lacaune, en plein champ sous les montagnes, se dresse la plus grande statue-menhir d’Europe. Trois mètres cinquante de haut, presque dix tonnes. Là-haut le roc du Montalet où jusqu’à la révolution les hommes ont rendu des cultes impies à des divinités oubliées dignes d’une nouvelle d’Howard Phillips Lovecraft. Au pied de l’énorme mégalithe, persiste un peu de neige, au sommet d’épaisses plaques de mousses vertes. Seule la ceinture est visible, alors qu’on y voyait des jambes et un objet poignard, il y a peu de temps. Peut-être la lumière n’est-elle pas favorable ? La nuit ne tardera plus et le froid se fait vif. Il faut songer à reprendre la route de Castres et laisser là dans leur veille immémoriale les vestiges de pierre.

D’autres statues se cachent des vallées de l’Agout au pays Brassagais[4], des rencontres remises à plus tard. Il me suffit de savoir que les stèles muettes veillent sur nous et que cette nuit encore il ne descendra rien de mauvais des montagnes

 

Thierry guilabert


 

[1] Longuement raconté dans le très beau livre, Statues-Menhirs, des énigmes de pierre venues du fond des âges, collectif dirigé par Annie Philippon, Editions du Rouergue 2002.

 

[2] Ancien Testament, Rois,17.

 

[3] De la ville de Saint-Pons de Thomières dans l’Hérault.

 

[4] On consultera avec profit le livre de Bruno Marc aux Presses du Languedoc : Statues-menhirs et dolmens des Casses et du haut Languedoc, 2000.