_1__photos_prehis__calvin__3_images__Photo_002___Photo_004___3846x1219___SCUL_Smartblend0000

 

         Parmi les lieux ouverts au public qui présentent de l’art pariétal, on distinguera deux listes, les grands sites, grottes et abris aussi courus par l’amateur que les sommets de plus de huit mille mètres le sont chez les grands montagnards, sites référencés, situés pour la plupart entre Dordogne et Pyrénées, ayant engendrés une littérature abondante et pas uniquement des articles spécialisés dans d’obscures revues de sociétés archéologiques qu’on imagine aisément sous la férule d’un vieil homme à longue barbe tout droit sorti de Tintin. Et des sites moins réputés, occasionnellement ouverts, l’été, par exemple, à quelques visiteurs curieux, trop heureux d’élargir ainsi les horizons de rencontre avec Cro-Magnon. Sites dont la connaissance nous vient presque secrètement de bouche à oreille.

         La Chaire à Calvin sur la commune de Mouthiers en Charente, fait partie de ces endroits peu fréquentés, manquant cruellement d’éléments spectaculaires pour attirer le chaland, juste évoqués par quelques lignes dans les guides. Et pourtant, à bien des égards, il s’agit d’un site unique. Unique parce qu’il présente une frise sculptée de trois mètres in situ, dans un vaste abri à l’air libre. Unique puisque la visite accessible à tous est absolument gratuite. Si l’abri est clôturé, il l’est de façon à conserver la visibilité de l’œuvre tout en la protégeant. Le département, propriétaire de La Chaireà Calvin, a fait un choix formidable, il aurait pu chercher à rentabiliser la frise par un bâtiment de protection fermé et une visite payante, ce n’est pas le cas. L’été, des visites guidées animent les berges du Gersac, petite rivière qui coule au pied des falaises. Des ateliers présentent les techniques ancestrales du feu, de la chasse, de la gravure ou de la couleur. Unique enfin dans la mesure où l’on peut librement photographier l’œuvre.

 

 

Photo_047          Profitant des Journées du Patrimoine et de la promesse d’une visite guidée, je vais à Mouthiers pour la première fois. Sur place, les indications sont rares, un plan devant la mairie me permet de situer à peu près l’abri, passer le pont, prendre le long de la rivière jusqu’au terminus. Un parking devant l’ancienne papeterie La Roche, une retenue d’eau sur la Boëme, un magnifique logis de maître ceinturé par deux tours. On doit passer là pour longer la falaise. Le bâtiment industriel est majestueux, onze mètres de haut, d’immenses fenêtres, cinq cents mètres carrés au sol le tout en pierres de taille, il date de 1843. Abandonné depuis des années, cet ensemble mériterait à lui seul le détour et la visite.

 

 

Photo_057            La marche d’accès n’est pas bien longue. Un chemin large et boisé conduit au pied de la falaise. On distingue la vaste voûte de l’abri, la hauteur de la paroi ne doit pas excéder dix mètres, et dessus un manteau dense de végétation. Une clôture récente délimite le site sans l’occulter le moins du monde. Des bâches noires protègent des sols archéologiques à proximité de l’abri. Sur la droite, on distingue un escalier, quelques marches taillées à même le roc mène à une large vire, c’est la chaire proprement dite, et il est vrai, cela ressemble parfaitement à une chaire.

            À la fin 1533, Jean Calvin est dans la région, il change de nom et trouve refuge chez son ami Louis du Tillet, curé de Claix. Or, Claix à l’ouest de Mouthiers est une commune limitrophe, et contrairement à des ponts Napoléon et des arbres de Richelieu qui n’ont jamais été fréquentés par les illustres personnages, il se pourrait fort bien que Jean Calvin soit venu prêcher depuis ce promontoire. Mais l’on ne garde aucune trace de son passage si ce n’est le nom du lieu-dit.   

 

 

 

            C’est un vaste abri naturel et il devait l’être davantage à l’époque Magdalénienne, une partie de la voûte se sera effondrée à force d’érosion. L’humidité ronge la roche calcaire, la zone la plus profonde est recouverte de trainées noires et vertes, des infiltrations depuis le manteau supérieur contre lesquelles on ne peut rien, même la partie ornée est touchée par des plaques plus sombres, des éclaboussures ocres.

            Quelques personnes sont déjà là, et patientent devant une interprétation de la frise sculptée, qui reproduisant à plat les traits visibles sur la roche, permet de toucher, de caresser, de suivre les courbes. On n’a pas cherché à reproduire parfaitement au micron, on a seulement voulu faciliter la reconnaissance visuelle et tactile de l’oeuvre qui est à quelques mètres, derrière la grille.

Photo_005          Le plus visible, c’est le chantier de fouille, la coupe stratigraphique du talus protégée des écoulements, les divers secteurs sous bâches au-devant de l’abri.

            La frise est bien reconnaissable malgré les dix mètres qui m’en séparent. Je suis sous le charme, je m’attendais à quelques traits difficilement discernables car les photographies sont parfois trompeuses et j’ai lu que l’œuvre était très dégradée, ne pouvant intéresser que les spécialistes. Pourtant je distingue parfaitement trois quadrupèdes dont deux semblent des chevaux, la sculpture la plus à gauche n’a pas de tête. Le cheval de droite a un aspect curieux, très gracieux dans le mouvement, tête basse, une patte relevée comme s’il frappait le sol. Sauf que la queue ne ressemble pas à celle d’un cheval mais à celle d’un bovidé, et que l’arrière-train est massif, droit, contredisant l’allure et le mouvement de l’avant. Le cheval du centre a aussi ses particularités, d’aspect très fin au niveau des flancs, sa tête est grossière avec deux oreilles pointées et décalées qui tiennent du loup.

 

 

 

         La jeune guide arrive. Nous sommes une quinzaine à franchir le portail. Elle nous place derrière la zone de fouille et gravit le talus à l’aplomb de la frise, c’est à dire le sol archéologique qui nous est interdit.

         A présent, les profondes gravures apparaissent plus clairement. Elle nous demande de lui décrire ce que nous voyons ou croyons voir. Tout le monde a distingué les trois figures sur lesquelles elle va longuement revenir, personne en revanche n’a aperçu les quelques traits nettement détachés de la frise, un mètre sur la gauche, mais à la même hauteur.oeil Une entaille profonde avec un œil en amande et une oreille qui ressemble assez bien à une tête de cheval renversée vers le ciel. Découverte assez récemment, elle serait selon le groupe de chercheurs animé par Geneviève Pinçon à Angles-sur-L’anglin une correspondance précise du cheval de droite de la frise. Faire coller les deux images mentalement, sans l’aide de l’ordinateur, se révèle impossible, mais je connais le travail de Geneviève Pinçon, les parallèles troublants qu’elle a pu établir grâce à l’imagerie numérique entre les motifs des plaquettes gravées de la Marche et les sculptures du Roc-aux-Sorciers. C’est terriblement convaincant, au point de penser à une école dont les élèves feraient leurs gammes sur des blocs avant de se lancer sur la toile, c’est à dire la paroi. Cette tête de cheval avortée, est peut-être un raté, une ébauche, un projet laissé en plan…

 

 

 

          Autour de La Chaire à Calvin, les recherches ont repris, en témoigne le rafraichissement de la coupe stratigraphique, et la récupération d’un matériel non exploité, enterré sur place des dizaines d’années auparavant.

          L’histoire des fouilles sur ce site est particulièrement longue. Elle débute en plein dix-neuvième siècle auprès des pionniers de la préhistoire. Vers 1860, Alphonse Trémeau de Rochebrune découvre l’abri et recueille divers outils. On n’a pas encore inventé Altamira mais l’on connaît déjà certaines pièces d’art mobilier. Il met au jour un harpon décoré à deux rangs de barbelures, aujourd’hui disparu. Fin de la première campagne.

          D’autres fouilles ont bien lieu ultérieurement, mais sans méthode elles s’apparentent plus à des pillages qu’à des entreprises scientifiques.

          Il faut attendre Pierre David dont on conserve l’image débonnaire d’un chercheur à longue barbe, mais en 1924 c’est un tout jeune homme, entré au CNRS, il amène la rigueur dans les recherches sur l’abri de la Chaire à Calvin. En 1927, il découvre la frise. Jean-Marc Bouvier poursuivra jusque dans les années soixante-dix un inventaire mettant en évidence des foyers et rattachant l’occupation de l’abri à la période Magdalénienne, avant que Christophe Delage ne reprenne aujourd’hui le flambeau.

 

          La Chaire à Calvin était donc un habitat décoré d’une frise située sur un versant de l’abri favorable à la sculpture. Les hommes y vécurent il y a peut-être 15 000 ans. Les formes rappellent d’autres œuvres vues à Angles-sur-L’anglin, néanmoins l’ensemble est de taille plus modeste n’excédant pas trois mètres et ne comportant que trois ou quatre représentations qu’il faut à présent évoquer en détail.

 

Photo_011

 

          Le premier animal sur la gauche est acéphale, une croupe très droite profondément incisée dans la roche, un corps massif et les deux paires de pattes de devant parfaitement dessinées. Celles de derrière trop fines et incomplètes. Un fort poitrail bien délimité. Tout indique le profil droit d’un bovidé.
          Les autres animaux font face et sont donc de profil gauche. D’abord un cheval, bien reconnaissable, les pattes de devant ont disparu. Le contour est net mais la tête étrangement grossière avec cette paire d’oreilles que j’ai déjà évoquée, qui ressemble à une mauvaise restauration. Certains affirment que Pierre David aurait détérioré la frise lors de sa découverte et entrepris de lui rendre forme en taillant cette tête. Supposition malveillante et incongrue, je n’ose imaginer qu’un chercheur de sa trempe ait pu faire œuvre de faussaire. Pourquoi ne pas supposer que ce cheval a été aussi acéphale et achevé plus tard par un autre artiste bien moins qualifié, ce qui expliquerait le trait large, la grande différence entre cette tête et la ou les suivantes…
          Bien des mystères demeurent quand on tente d’interpréter la petite frise de Mouthiers, une fois encore, on y voit ce qu’on y amène, et c’est particulièrement vraie pour les figures de droite.
   

Photo_010

 

           De loin, il s’agit d’un cheval, l’échine courbée, la tête vers le sol avec une crinière, la patte avant-gauche relevée dans un merveilleux mouvement. Le corps s’achève sur un arrière-train disgracieux, droit, les pattes massives soulignées par une trainée de calcite, une queue comme un arc qui ne ressemble en rien à celle d’un cheval mais plutôt à celle d’un bœuf.
         
          La guide nous invite à regarder plus attentivement, la courbe majestueuse de l’échine est singulièrement longue, le cheval paraît cabré, le corps est trop large. Là, on peut distinguer deux chevaux, deux têtes, deux corps superposés, se chevauchant, peut-être même s’accouplant.
       
            
IMAGE0001C’est une théorie intéressante, mais devant la frise, j’ai un peu de mal à y souscrire. Je vois surtout un bison qu’on aurait ensuite transformé en cheval. La lecture de Leroi-Gourhan confirme mon opinion. Dans Préhistoire de l’Art Occidental il décrit ainsi cet ensemble : «  Le groupe de droite est constitué par un bison dont on reconnaît parfaitement la ligne dorsale, le port de queue, la cuisse et le départ de la ligne ventrale, la bosse et la tête ont été resculptées en encolure, tête et pattes antérieures de cheval, enfin, un cheval plus petit, aux antérieurs jetés en avant, a été retaillé dans la partie moyenne et postérieure du bison. » C’est bien moins poétique que l’accouplement, mais à la vérité bien plus proche de ce que je vois sur la frise.

            
             Leroi-Gourhan signale un bison un mètre sur la gauche de l’ensemble principal, la guide n’en parle pas et les photographies ne sont guères convaincantes. On sait en revanche qu’un bloc taillé sculpté en forme de félin - enfin de très loin – a été ramassé dans l’abri par Pierre David ; il se trouve aujourd’hui au musée d’Angoulême. La théorie presque aussi romantique que celle de l’accouplement, voudrait que cette tête provienne du plafond de l’abri, qu’elle ait été initialement tournée vers les animaux de la frise dans une sorte de diorama où le félin surprendrait le troupeau. C’est beau comme du Verlaine mais c’est invérifiable.

          

 

              On pense que la frise était peinte mais les seuls traits visibles sont du noir soulignant les contours, œuvre de photographes indélicats voulant améliorer les contrastes du noir et blanc. L’usage de ce procédé banni de nos jours, était largement répandu pour les gravures rupestres.

 

             Notre guide s’aventure dans un parallèle avec la grotte de Pair-non-Pair, habitée et ornée, mais était-ce au même moment ? La frise était-elle un ornement de l’habitat ou bien a-t-on habité un lieu déjà orné ? Ou enfin, a-t-on ornée une fois l’habitat abandonné ? Ce sont des questions pour occuper les chercheurs qui fouillent le sol archéologique, qui établissent des corrélations entre niveaux d’occupation, faune chassée, et climat. Des spécialistes de l’antilope Saïga, capables de dessiner la carte de répartition de l’animal durant la période Magdalénien II-III.
              Il est amusant de noter que les articles consacrés à la Chaire à Calvin sont essentiellement occupés par cette analyse minutieuse qui rejette au second plan la frise elle-même.

              De l’art, on ne sait pas dire grand-chose, ça échappe quelque peu à des hommes de science trop rigoureux pour se laisser aller à des émotions esthétiques, et surtout les comprendre. Aussi en diront-ils le moins possible qui puisse trahir une subjectivité, une opinion personnelle, une interprétation fantaisiste mais féconde…

 

_2__photos_prehis__calvin__2_images__Photo_010___Photo_011___3264x1234___SCUL_Smartblend0000

       
              Pendant que la guide achève la visite et répond en aparté à quelques questions, je me rapproche au maximum de la frise, prend des clichés, c’est si rare de pouvoir le faire.
              Cet ensemble est comme isolé dans le vaste abri, on n’a pas sculpté le reste, une sorte d’autel dévoué à l’animal, à la chasse, à des cérémonies dont on ne sait rien.
              Un peu de recul redonne une harmonie à l’ensemble, les détails nous avaient occultée la scène mais on a vraiment l’impression de saisir sur le vif un groupe animal dans la prairie. Les imperfections s’effacent, ne demeure que le spectacle vivant que l’on imagine à la clarté intermittente d’une torche.

              Cette frise n’était pas cachée au fin fond d’une grotte, mais visible par tous. On la croirait décor de quelque veillée pour les membres d’un clan, et déjà on écrit une histoire, on est dans la littérature, on invente des personnages, des familles réunies autour d’un patriarche transmettant la mémoire et la connaissance. On est dans le manque et le désir, transposant chez des Magdaléniens d’il y a 15 000 ans, des gestes simples, des cellules familiales archaïques comme un paradis perdu.
              A la place de quoi notre monde moderne n’a laissé souvent qu’un individu solitaire et perclus d’angoisses devant la frise mouvante d’un écran.

 

Thierry Guilabert