Longtemps je ne pus songer à la Beune autrement qu’à travers le texte d’un autre : « Entre les Martres et Saint-Amand-le-Petit, il y a le bourg de Castelnau, sur la Grande Beune. C’est à Castelnau que je fus nommé, en 1961 : les diables sont nommés aussi je suppose, dans les Cercles du bas (…) »[1] Je cherchai ce pays dans l’atlas - je ne songeais pas encore aux grottes – je trouvai la Grande Beune, un Castelnau mais sur la Dordogne, c’est que le paysage de Pierre Michon était davantage imaginaire que réel.

 

         La Grande Beune, en vérité, est un affluent de la Vézèreet les deux eaux se mêlent aux Eyzies-de-Tayac. C’est une vallée boisée, bien plus qu’il y a un siècle, les chênes ont occulté les falaises calcaires et couvert les terres anciennement agricoles… Ce silence, lorsque j’y débarquais.

 

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J’étais seul sur l’aire du Cap Blanc. Un chemin dans les bois descendait jusqu’à l’abri. Je distinguais le bâtiment entre les branches. Dans le fond, des rideaux de brume agonisaient, un donjon fantomatique dressait sa silhouette à la crête des arbres : c’était Commarque, mais le Château d’Argol n’eût pas été plus mystérieux.

         La Beune, je l’avais à peine entrevue, un sentier la traversait à gué.

Sous Commarque étaient des grottes et un bas-relief de tête de cheval datant du Magdalénien. En face Laussel où l’on avait découvert les fameuses Vénus. Tout près le bison gravé de la Grèze. Et le Cap Blanc. La préhistoire mieux que la Beune remplissait la vallée.

Sous le charme, je dévalai le chemin. Tout ici était à hauteur de ma géographie intime, la lumière et la brume, le remuement furtif d’une feuille, le donjon crâne disparaissant au gré des arbres. J’arrivais en bas, un édifice sur deux niveaux était adossé à la falaise : c’était l’espace muséographique et la protection de la frise sculptée. La porte était close, mais un panneau indiquait la prochaine visite. Je n’avais qu’à attendre. Je trouvai la construction bien intégrée, du lierre avait pris possession des murs, les parements en pierre avaient gagné en patine, rien ne troublait la quiétude, la presque solennité du lieu. 

 

Je ne savais du Cap Blanc que l’essentiel : la découverte en septembre 1909 par Raymond Peyrille et une équipe d’ouvriers, à la solde d’un médecin bordelais, fouillant le secteur de Laussel à la recherche de silex et de fossiles. C’était une manière simple et reposante de se constituer une belle collection. On payait pour que d’autres s’éreintent sur la roche. On n’était pas très regardant sur les conditions de fouille et, comme personne ne vous disait rien, on pillait allègrement en piétinant les couches archéologiques. Rares étaient les hommes capables de patience et de méthode comme Daleau à Pair-non-Pair.

Depuis, les chercheurs ont établi l’importance du contexte de toute découverte, il y a autant à apprendre dans la grotte Chauvet du sol resté vierge d’empreintes modernes que des panneaux ornés sur la roche.

 

Peyrille avait mis à jour les chevaux du Cap Blanc. La publicité l’affirmait : la seule frise de sculptures préhistoriques présentée au public dans le monde, de fait Angles-sur-l’Anglin était un site protégé, fermé et la Chaire à Calvin en Charente ne montrait qu’un fragment de frise. Avec Les Combarelles et Fond-de-Gaume, le Cap Blanc était un indispensable du voyage aux Eyzies.

Je craignais pourtant qu’il manquât aux abris-sous-roche la dimension initiatique du voyage souterrain. D’un seul regard, on embrassait la totalité, ensuite les détails, les éléments distincts, l’histoire officielle, les anecdotes… J’attendais vingt minutes. Quelques visiteurs immédiatement suivis de la guide débouchèrent du sentier. Je l’avais déjà aperçue le matin même devant Fond-de-Gaume, joli petit bout de femme énergique à la voix grave et rocailleuse qui gardait jalousement les clés du Cap Blanc. Elle me salua et ouvrit la porte.

 

Passé l’accueil, une large rampe grimpait afin d’accéder au niveau de la frise. Tout du long était aménagé le petit musée destiné à faire patienter les visiteurs. Il s’agissait à partir d’exemples précis, de reproductions, d’expliquer les différentes techniques de sculptures, de distinguer les bas-reliefs des hauts-reliefs en quoi consiste le Cap Blanc ou de la ronde-bosse, de montrer le piquetage de la roche. Ce n’était pas inutile, mes seules références dataient de voyages en Italie.

Sensible à la sensualité des formes, toujours, face aux sculptures, j’avais une irrésistible envie de toucher, apprécier la surface, sentir la texture, suivre les courbes, les angles, la parcourir en fermant les yeux pour mieux rendre compte de la plastique de l’œuvre. Ce n’était le plus souvent qu’un rêve, je savais qu’on ne pouvait toucher aux chevaux du Cap Blanc, qu’il faudrait se contenter de les voir à quelque distance.

En haut de la rampe, un vaste espace présentait le classique outillage lithique, un panneau montrait les différentes Vénus – Laussel n’était qu’à quelques centaines de mètres – d’autres racontaient la découverte. Une vidéo tournait en boucle, évoquant l’art pariétal. Une grande fresque montrant les artistes au travail imageait naïvement l’abri à l’époque magdalénienne. C’était un endroit agréable et clair, une pause éducative avant la découverte de l’œuvre in situ.

 

Nous étions une dizaine à patienter, enfants compris. La guide finit par fermer la caisse et nous rejoindre. Elle nous rassembla, nous dit quelques mots - je n’en ai pas gardé souvenir - après quoi elle ouvrit la porte et nous pénétrâmes dans une vaste pièce éclairée artificiellement dont l’un des côtés était la falaise.

 

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Difficile de détacher les yeux des chevaux dont les volumes parfaitement identifiables s’étendaient sur treize mètres avec au deux tiers un pilier naturel et une alcôve ; devant la roche, une sépulture, un squelette couché, les jambes repliées en position fœtale, image devenue classique de la mort dans la préhistoire. Une barrière discrète nous séparait de la frise, et nous avions suffisamment de recul pour apprécier l’ensemble.

La guide s’appuya nonchalamment à la barrière, pour nous faire son numéro. Je vis de suite qu’elle entretenait une relation très étroite avec le site, c’était sa frise que nous avions sous les yeux. Elle était sans doute la guide attitrée du Cap Blanc, du moins en avais-je l’impression. Elle dit : « Comment les trouvez-vous mes chevaux ? » et moi forcément subjugué par les sculptures, tellement belles et imposantes que je ne parvenais pas à faire un rapprochement entre Cro-Magnon et ces hauts-reliefs - non il n’était pas possible que des hommes eussent atteint une telle maîtrise de la forme il y a 15 000 ans - je hochais bêtement la tête en signe d’acquiescement.

Je regardais plus en détail ; la première partie de la frise, à gauche du pilier, était la plus imposante. On distinguait d’abord deux chevaux tournés sur la droite et un sur la gauche. Le relief était profondément creusé et donnait réellement vie à l’animal malgré de multiples dégradations naturelles d’abord - la roche de l’abri semblait un mauvais calcaire - humaines ensuite : les fouilleurs avaient attaqué la paroi sans grandes précautions mutilant, certaines sculptures.

À gauche du premier cheval, la guide nous indiqua une forme imprécise, presque fantôme, un restant de patte, un mufle, une présence indiquant que la frise se poursuivait anciennement par là, ne se limitant pas à ce cartouche hors norme d’où surgissait le bestiaire.

Le cheval était l’une de trois plus belles représentations de l’ensemble, presque deux mètres de long, dégradé au ventre et à l’encolure. Une patte arrière et une devant, la tête bien abîmée et moins profondément sculptée, laissant voir le naseau et la bouche, et le tout finement travaillé par des piquetages autour de l’animal, des cupules qui accentuent le creusement de la forme. La surface du cheval devait être lisse, polie et se différencier ainsi grandement de l’arrière-plan, et l’on sait par quelques traces que la frise était peinte en ocre.

Juste à droite, un autre cheval, tourné dans le même sens, plus petit, hélas ! Plus dégradé ; on ne distinguait rien de sa tête, seulement le corps et les pattes de devant raides et droites… Un effet de perspective situait celui-ci derrière le précédent - l’arrière-train occulté – et le grand cheval tourné vers la gauche, à l’avant de l’ensemble. C’est que la frise donnait une impression de profondeur, non seulement la technique du haut-relief, mais la construction de la scène, le grand cheval, plus de deux mètres, dont les pattes avaient disparu, coup de pioche maladroit ou plus sûrement calcaire délité, les oreilles dressées mais la tête estompée par le temps et les mauvais traitements. Je reconstruisais l’image incomplète mais massive de cet animal, était-ce un ensemble de trois symbolisant la famille, le mâle tourné vers la jument et le poulain ou bien des éléments mieux conservés qu’il ne fallait pas désolidariser de l’ensemble ?

 

La guide entreprit d’extraire de la roche de nouvelles images, au-dessus du grand cheval deux têtes au museau carré regardant à droite, très différentes des équidés. Breuil y voyait des bœufs, certains des cervidés, en l’absence du corps ce ne sont que des silhouettes…Sur le pilier et sous l’alcôve encore des formes, une composition de chevaux, on distinguait une oreille nette, et puis les volumes détériorés, ça et là le piquetage du silex et, sous les chevaux, de petits bisons si peu visibles que je doute encore de leur présence.

J’avais une sensation bizarre devant la frise, la même que l’on a face aux ruines : la décrépitude et par-delà la présence encore d’une forme révolue et dont seule l’empreinte demeure… C’était plein de fantômes ici, prenant vie sur la paroi et le squelette n’arrangeait rien. On l’avait découvert lors de la construction d’un mur pour protéger la frise en 1911, c’était une jeune femme d’une vingtaine d’années. La sépulture fut étudiée par Capitan et Peyrony qui comptaient parmi les préhistoriens distingués de l’époque. Conservé par le propriétaire du lieu, le squelette fut vendu avec d’autres pièces au Field Museum de Chicago en 1926. On déposa à sa place des ossements plus récents.

Pourquoi trouvait-on si peu de sépultures datant du paléolithique? Qu’étaient devenus les corps de tant d’hommes et de femmes ? Dispersés aux quatre vents ? Et comment avait-on choisi les rares élus bénéficiaires d’un tombeau ? Cette femme, dont on ne savait rien, avait-elle un rapport avec la grande frise ? Ce pouvait être le début d’une histoire, d’une légende, comme il m’était arriver d’en écrire sur des terres océaniques ou sur les empreintes du réseau Clastres… 

 

Cro-Magnon habitait-il Cap Blanc ? On a trouvé des outils, des lames en silex, des os de rêne, mais je n’ai pas vu de traces de foyer comme ils existent dans l’abri Pataud aux Eyzies. Sans doute la signification de cet art était-elle fort différente de l’art des cavernes, et peut-être était-il commun de décorer les parois, de graver les roches, d’écrire le livre de l’homme partout où l’on vivait ?

J’avais pourtant l’impression d’être dans une grotte, la lumière artificielle, tamisée mais directionnelle pour mettre en valeur les formes, la salle avec la terre sous mes pieds et à ma gauche une coupe stratigraphique. J’en oubliais le toit de béton et le mur derrière moi.

         Mais, il y a quinze mille ans, un abri sous roche n’est pas une caverne. Il est baigné par la lumière diurne. Il s’inscrit dans un paysage, ici la vallée de la Beune avec sa végétation, ses parfums. Ce n’est pas un espace caché au fond de galeries hostiles, mais un lieu de plein air, et tout aussi beau, tout aussi susceptible d’être affublé du nom de sanctuaire comme nous les appelons à présent.

 

 


 

[1] Pierre Michon, La Grande Beune, Editions Verdier.

 

Thierry Guilabert