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D'après une photographie de Jean Airvaux

 

 

         C’est une sépulture, du moins voudrait-on le croire il y a deux salles et la première, la plus petite, recèle les squelettes entiers de deux hyènes. Dans les gravats de la seconde, au pied d’un éboulis : tibias, vertèbres et omoplates d’un humain. La datation au carbone 14 a permis de donner l’âge de 27 000 ans pour les ossements : Paléolithique supérieur et plus précisément Gravettien.

Les peintures sont rares. Ici une main négative créée selon la méthode du pochoir, l’homme pose sa main sur la paroi et projette des pigments autour. Des ponctuations de couleur rouge ou noire, c'est-à-dire six taches rouges recouvertes partiellement de calcite, quatre points rouges, des bâtonnets en noir, huit… et, le visage, ou ce qui pourrait être un visage.

Sans doute personne n’aurait lié deux traits sombres horizontaux pour les yeux, un vertical pour l’arête du nez, de nouveau un trait pour la bouche, s’il n’y avait pas là une anomalie naturelle. Deux coulées de calcite s’écartant, évoquant une chevelure ample et ondulée, autour d’un visage. Menton, front, joues légèrement creusées, arcade, tout y est. L’artiste n’a eu qu’à souligner les yeux, le nez, la bouche, pour donner une allure humaine à la pierre. Humaine et christique, car ce visage à deux mètres du sol, sous lequel deux taches rouges font comme des blessures, s’il est à ce point fascinant, c’est avant tout parce qu’on peut le rattacher à d’autres représentations, vingt-cinq mille ans plus jeunes mais fondatrices et chrétiennes.

 

Cette photographie (pas seulement le travail du photographe, le choix du cadre, du gros plan, qui isole le visage, appelons-le ainsi, du reste de la grotte) faute de nous apprendre beaucoup sur les hommes du Gravettien, on peut toujours interroger le filtre à travers lequel elle est nécessairement lue.

          Il y a d’abord l’inclinaison légère, cette tête penche à droite, du moins peut-on déduire cela de l’image, d’une lecture à deux dimensions. C’est la position commune à l’écrasante majorité des représentations du Christ sur la croix, que ce soit sur les crucifix des églises, ou dans les très nombreuses sculptures ou peintures qui se rapportent à ce thème et ceci bien avant l’an mille… Image diffusée par toute la Renaissance et ces grands maîtres.

Cette position toujours la même, la tête plus ou moins penchée sur la droite, est quasiment un canon de l’iconographie religieuse. On doit trouver ça, fixé par les évêques de manière fort précise, mais, n’étant pas féru des disputes et autres conciles, j’ai seulement lu dans le dernier des quatre évangiles, celui de Jean dans la traduction oecuménique, la phrase : Dès qu’il eut pris le vinaigre, Jésus dit : « Tout est achevé » et inclinant la tête il remit l’esprit ( Et inclinato capite traditit spiritum).

Les représentations, les crucifix, ne fixent pas le Christ vivant, mais le Christ mort, ou à l’instant de sa mort au moment où il « remet l’esprit ». Cette inclinaison sur la droite que l’on retrouve fortuitement dans le visage de la grotte de Vilhonneur, ou du moins sa photographie (la grotte elle-même étant interdite d’accès pour des raisons évidentes de conservation) provoque l’empathie par substitution de ce visage (ces cheveux de calcite, ces rares traits, cette façon dont la face se détache de l’arrière plan vertical) avec le visage du Christ mort ou expirant.

 

Une fois encore je ne vois Cro-Magnon qu’à travers ma propre lorgnette et comme à bout d’arguments scientifiques. J’établis des rapports où peut-être il n’y a que coïncidence. Sommes-nous certains que les restes humains trouvés dans la grotte soient contemporains des peintures. Non ! Nous ne le serons jamais, ou bien à 1000 ans près, ce qui en soi est un exploit, mais qui du point de vue de la simultanéité nous laisse une grande marge d’incertitude… Donc, je peux poursuivre mon histoire, sachant qu’elle n’est rien d’autre qu’une fiction vraisemblable et, libre à moi de voir dans cette grotte un tombeau, ou mieux une crypte, un sanctuaire, pas moins qu’un lieu d’adoration pour un homme (jeune d’après la datation au carbone 14) en mémoire duquel on aura dessiné ce visage.

C’est ce que sous-entendent les articles parus lors de la découverte, sans oser l’écrire. On espère qu’une étude de la main négative (certainement réalisée avec de l’oxyde de manganèse) est possible, qu’elle confirmera l’hypothèse. Ainsi Vilhonneur prendra place aux côtés de Cussac où l’on a découvert il y a quelques années la première association entre ossements humains et gravures pariétales. Car, contrairement à ce qu’on voudrait croire, grotte ornée et mise au tombeau ne font pas forcément bon ménage.

        Quant aux représentations de visages, elles sont rares et souvent cachés dans les endroits les plus reculés de la grotte. Le Grand Etre de Rouffignac entre deux niveaux, l’Homme mort de Lascaux dans le puits, et ce ne sont là que d’étranges caricatures de la face humaine difficiles à interpréter. Ces quelques traits sur la coulée de calcite : est-ce vraiment un homme ? Cela pourrait figurer tout autre chose, un esprit de la grotte, ou un animal vu de face. On voudrait que ce fût un homme, mais on peut toujours se tromper. Cro-Magnon préfère le profil, et surtout les femmes dont il grave parfois quelque pubis, la fente du sexe bien lisible, l’objet du désir. Il n’y a guère que sur les plaquettes calcaires de la Grotte de la Marche dans  la Vienne, qu’on trouve des figurations détaillées de profils d’hommes, de vieillards ou d’enfants, dessins du magdalénien qui semblent récents et même modernes… Le trait maîtrisé.

Mais rien de tout ça à Vilhonneur, juste les marques sombres sur la colonne, et cette chevelure drapée, ondulée qui s’oppose au côté rustre des yeux, du nez et de la bouche. Exactement comme si Cro-Magnon avait voulu révéler ce qui déjà était là dans la pierre, dans la grotte, qu’il avait accouché le visage en un minimum de gestes peut-être après avoir déposé le corps d’un homme, et marqué la paroi d’une main négative dont on ne sait lire aujourd’hui si elle est un salut ou une interdiction de revenir hanter les vivants.

 

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D'après une photographie de Jean Airvaux

 

Raconter la scène, écrire une fiction, on sait bien qu’il n’y a rien d’autre à faire et que des chercheurs s’étripent sur des interprétations à mille lieues peut-être de toute vérité. La préhistoire est une école du doute et de la supposition, une science pour qui restent inaccessibles les songes de Cro-Magnon, sa métaphysique, son sens de la vie. Tant mieux ! La grotte, l’ornement, la préhistoire elle-même, fonctionnent alors comme une usine à rêves. 

Pourquoi est-il si difficile de représenter le visage, le corps, pour Cro-Magnon ? Il est doué avec les bisons, les chevaux, les mammouths. Il cache presque toujours dans les gravures quelque anthropomorphe, à peine lisible et, le plus souvent sujet à interprétation : est-ce bien un homme ? On en douterait. Et Vilhonneur n’échappe pas à la règle. Les préhistoriens préfèrent s’appuyer sur la présence d’ornements et du squelette pour affirmer l’importance du site, plutôt que sur les traits noirs dont on évoque à mi-mots la disposition.

Pourquoi sculpte-t-il d’adipeuses Vénus, mais pas le moindre chasseur qui ait de l’allure, se contentant de caricatures grossières ? Des bisons mais peu d’oiseaux – les pingouins de la grotte Cosquer – encore moins d’arbres, de montagnes, de rivières, de feux… Ce ne peut être de simples tableaux, la réalité y est trop ténue, trop partielle. Dessiner ou graver sur les parois n’a rien à voir avec le geste du peintre amateur sur la toile. Le plaisir esthétique n’était certainement pas le but recherché (il a sans doute existé dans certaines grottes comme Lascaux, mais pas d’extase sous le grand plafond de Rouffignac lorsqu’il rampe et dessine). À chaque fois, on en revient aux mêmes questions : si elles ne servaient pas à décrire, à raconter son monde, à quoi pouvait être utiles ces œuvres ? Et ensuite, pris dans la machine à rêves, on s’épuise, on compte les animaux, on les rassemble, les oriente dans une cosmogonie nouvelle et, si au moins, on exprime l’incertitude des constructions théoriques, c’est qu’on est encore conscient d’arracher à la grotte plus qu’elle n’en veut donner.

 

Vilhonneur ne pose que des questions. C’est peut-être une sépulture. Ce ne serait pas la première fois. Les grottes d’Eybral, de Campniac, de Cramails, en sont, mais le plus souvent collectives, et jamais associées à des peintures. Encore qu’il soit difficile de parler d’art, seulement des ponctuations, une main négative, et ce visage réduit à quelques lignes.

Les ossements une fois étudiés, on se perdra en conjectures. En attendant, j’imagine que c’est bien un tombeau, qu’entre les signes et le gisant il y a un rapport, une lecture possible, que cet étonnant visage n’est rien d’autre qu’un portrait du mort inscrit sur le calcite. Peu probable, me direz-vous, mais qu’importe. Après tout, je n’irai jamais dans cette grotte, ce que j’en sais passe par une photographie qu’on a voulu le plus spectaculaire possible, cadrage, angle, tout a été choisi dans le but de rendre le visage visible, et c’est assez réussi. Malgré la faiblesse des preuves, les traits noirs, pour les yeux, le nez et la bouche, entourés de la draperie de calcaire, me convainquent. On pourrait voir ici un geste de mémoire, Neandertal enterrait parfois ses morts, Cro-Magnon les honore à travers l’image qui n’est autre que persistance et souvenir. Le « Ça a été » dont parleront plus tard les philosophes.

Je sais où ça mène. Evoquer les rites funéraires, c’est forcément parler de la religion, au risque de réduire le plafond des grottes ornées à quelque fresque, voire à la chapelle Sixtine. On aurait beau jeu d’imaginer l’art pariétal comme le petit frère d’un art chrétien, les roches peintes a tempera, les vastes cavités prêtent à recevoir les fidèles Cro-Magnons, et l’on aurait au-dessus de la tête l’évangile magdalénien, son iconographie finalement très unitaire, un bestiaire des plus réduits, des signes, enfin quelques anthropomorphes pour replacer l’homme au centre du dispositif.

C’est vrai qu’on achoppe un peu. Les caricatures à la limite du grotesque qu’on croit discerner dans certaines cavernes sont loin d’être suffisantes et, il faudra encore quelques milliers d’années pour que la civilisation du Levant, au sud de l’Espagne, au Maghreb, invente les merveilleux corps mouvants, dansants, les fresques narratives où l’homme, on le sent bien, a pris une place qu’il n’avait guère jusque-là. Sans doute n’est-ce qu’une hypothèse, mais la prise de conscience qu’il n’est pas un animal comme les autres vient peut-être de la progressive sédentarisation, de l’élevage naissant, de l’agriculture, du proche néolithique.

Durant l’époque magdalénienne, il ne parvenait guère à être le sujet des dessins et gravures dont il ornait certaines grottes, l’animal avait une qualité indépassable, tout juste gribouillait-il quelques traits à peine discernables, quelques signes sexuels puisqu’il est pareil à nous et que le désir qui tend son bas-ventre, ce n’est plus seulement de l’instinct mais toute une construction intellectuelle qu’on appelle l’amour : ses interdits, ses frustrations, ses rites.

Autre chose encore. Si l’homme est parfois représenté dans les grottes ornées, il l’est le plus souvent seul. Il manque la dimension du groupe (quoique l’on puisse opposer à cet argument les panneaux de mains négatives de Gargas) du clan, de la tribu qu’il sait pourtant parfaitement saisir lorsqu’il s’agit d’une harde de mammouths. Exceptionnellement on croira discerner un couple, mais l’on est très loin des scènes de batailles peintes sur la roche dans la province de Lerida, où des foules de petits guerriers, armés de lances, d’arcs, tous en mouvement, semblent courir. Ils ne font que quelques centimètres, en noir, mais chacun sa posture. Non pas un visage distinct, mais un corps, la face est trop petite pour être travaillé. À moins que ce ne soit précisément le but : Cro-Magnon ne parvenait pas à se coltiner la difficulté du visage, la non-figuration de celui-ci permet à la civilisation du Levant d’accéder à la représentation du groupe humain au moment même où les grottes sont abandonnées. Les dessins se font en plein air, à la vue de tous, ô combien différents de l’art des profondeurs et des ténèbres.

 

Mais à Vilhonneur, on est loin de l’Espagne, et plus éloigné encore des petites silhouettes noires. On n’a que des marques et la calcite d’une teinte presque ocre qui dégage un visage anguleux et clair. La coiffe de calcaire ondule et drape, ce pourrait être un chèche ou une chevelure de femme, mais l’on peine à imaginer que ce visage, aux angles saillants, soit féminin. On a vu les Vénus. Rien ne ressemble moins aux statuettes et aux gravures toutes en courbes que ce portrait du Gravettien au fond de la grotte. La plus vieille représentation du visage humain au monde, s’est-on empressé de claironner bien fort. Ça ne coûte pas cher, c’est sans preuve aucune et ne durera qu’un temps.

Qu’importe, tel qu’il est l’homme de Vilhonneur reste fascinant, à mi-chemin entre l’accident de la nature et l’œuvre intentionnelle. La grotte a-t-elle été recherchée, choisie pour en faire un sépulcre ? Ou, et cela semble plus probable, l’idée d’extraire un visage de la pierre a-t-elle été provoquée par la forme qu’avait pris la roche ? Le premier portrait (comme bien avant la première utilisation domestique du feu) résultant d’un éclair d’intelligence et d’un gros coup de pouce, du cadre de vie, du hasard, tout ce qu’on veut dont l’homme prend possession depuis des millions d’années, capable mieux que les autres d’exploiter son milieu, à l’occasion de le détruire.

 

Peut-être les ossements étaient-ils déjà là. À moins que le mort et l’auteur du visage ne soient qu’une seule personne. Dans les affres de l’agonie, il aurait laissé un message à la postérité. Le cas est loin d’être unique dans l’histoire, la plupart des cachots sont couverts de graffiti à l’intention des vivants.

Il se peut aussi que ces os aient été mis là bien plus tard, ou bien avant les dessins, en tout cas sans rapport avec eux. Mais cette histoire, allez savoir pourquoi, ne m’intéresse pas. 

Thierry Guilabert