Roc_aux_Sorciers_02
























 


Photo Geneviève Pinçon

Les falaises de Dousse bordent l’Anglin en aval du village d’Angles. Sur la rive droite l’imposante masse du Roc-aux-Sorciers ; depuis le moyen-âge s’y rattachent des traditions : à Pâques on fait rouler des œufs sur le versant… Inventé en 1927 et exploré surtout à la fin des années quarante, le site a livré sous l’abri Bourdois une frise sculptée d’une quinzaine de mètres, bisons, chevaux, bouquetins qui datent de 14 000 ans. Au centre de la frise le panneau où dans un rectangle d’un mètre trente sur un mètre vingt sont gravées les Vénus. Elles sont trois.

Vénus est un terme générique qui dans notre langue désigne des femmes d’une grande beauté. Par extension, la plupart des représentations féminines qui nous sont parvenues de la préhistoire sont nommées : Vénus. D’ailleurs on n’a aucune idée des critères de beauté durant le paléolithique, disons que ces femmes ont souvent des formes exagérément plantureuses, les seins lourds, les hanches larges, le ventre proéminant, peut-être un signe de grossesse, le triangle pubien parfaitement dessiné… Elles sont nues. Elles sont sculptées dans de l’ivoire de mammouth, mesurent quelques centimètres, découvertes en Ukraine, en Sibérie ou en France, elles portent des noms tels que Lespugne, Willendorf, Vestonice, Savignano, Sireuil, Malta… Certaines ont un trou à leur base et ont pu servir de pendeloque. Quant à l’usage symbolique de ces représentations, à l’instar des peintures rupestres, on émet des hypothèses dont aucune ne peut se prouver.

Les sculptures de Vénus à même la roche sont plus rares. Laussel a livré la fameuse Vénus à la corne, la grotte de la Madeleine dans le Tarn possède deux incroyables reliefs représentant des Vénus alanguies dans une posture digne d’un bordel peint par Delacroix, on les dit Pécheresses ou Impudiques. Et puis Angles-sur-l’Anglin…

Dans la frise, seule la partie entre la taille et les genoux est représentée. Si le bas a sans doute souffert du détachement de certains blocs, on sait avec certitude que le haut n’a jamais été sculpté. Ce qui figure sur la roche et que je discerne sur diverses photographies – le site, hélas, est interdit – n’est pas seulement ce que Leroi-Gourhan désignait comme un signe féminin : V plus ou moins abstrait censé de tout temps figurer le sexe et, par voie de conséquence, à la fois la naissance de la vie et lieu de notre désir, si tant est que les artistes soient des hommes, ce qui semble sous-entendu par tous les préhistoriens.

Allons ! Soyons sérieux, comment des femmes auraient-elles pu peindre les grandes fresques de Lascaux ?

Jusqu’ici la question ne m’a pas effleuré, comme s’il allait de soi que l’art a une origine masculine, une sorte de manque propre à l’homme dessaisi de l’enfantement, un besoin irrépressible de comprendre le monde, et la femme, juste bonne à élever les enfants et préparer la nourriture, à moins que comme chez les lionnes, elle ne se charge aussi de la chasse, apportant quelques bons morceaux au géniteur à crinière assoupi près de l’arbre… Ben voyons.

Et la voilà, fantasmée, magnifiée, dans des formes généreuses, femme ou déesse, des hanches larges comme le monde, et ces seins, ces seins qu’on imagine accueillants. Mais qui trouble-t-elle ainsi ? L’homme d’il y a 20 000 ans, ou moi, en chercheur du vingtième siècle mettant à jour la petite chose en ivoire, la prenant dans les mains ? Et comme me semblent tristes les statuettes de Malta trop fines, trop sveltes, jambes parfois interminables, poitrine inexistante, à les croire sorties de chez Elite. Oui, il y a dans la représentation des femmes du paléolithique, dans ce que nous en retenons, plus à apprendre sur nous-même que sur mon frère Cro-Magnon ; un sentiment de plénitude à contempler ces formes, une sécurité perdue depuis l’enfance et retrouvée dans ces figures maternelles contre lesquelles on irait se blottir, en criant aux mères, aux femmes : « nous n’étions que des enfants et vous étiez de tout temps les plus fortes. »

Comment les choses se sont-elles à ce point inversées que vous réclamiez force et protection des hommes ? Quelle vengeance a-t-on ourdie pour vous dessaisir de tout pouvoir sinon celui d’enfanter ? Et ces images d’ivoire, que sont-elles ? Des déesses, des autoportraits, des fantasmes sexuels, n’importe quoi passant par la tête bien faite du préhistorien. Et moi, qui ne veux pas être en reste, je prétends qu’il s’agit là d’objets transitionnels, oui, des doudous en quelque sorte, des images de la toute puissance maternelle à garder près de soi pour s’assurer leur bienveillante magie… Je vous vois pouffer, mais je donne l’explication qui me convient, à usage personnel, puisqu’on n’en sait rien, vous dis-je.

 

Mais, pour les abris-sous-roche, les grottes, pas d’objets en ivoire, du sexe, du brut, du vaginal, un peu de rouge soulignant une faille à Font-de-Gaume… D’accord, la grotte est une symbolique du monde intra-utérin et, comme il est peu probable qu’on ait eu connaissance il y a quinze mille ans du processus de la grossesse, la procréation devait avoir une explication en partie magique, les bouleversements physiques du corps de la femme gravide devaient être source d’étonnement, peut-être avait-on fait le rapport entre accouplement et naissance, peut-être… Ce qui est sûr c’est que les scènes qu’on pourrait dire pornographiques, les pénétrations, sont extrêmement rares dans l’art pariétal ; on aurait pu imaginer quelque kamasoutra caché au plus profond d’une galerie où seuls les initiés accèderaient, quelque lupanar des profondeurs où des couples trouveraient un peu d’intimité ; il n’est pas rare, de voir chez les peuples qu’on prétend primitifs, des lieux d’accouplement, éloignés de la maison commune ; des rites, des traditions permettant de s’isoler, de s’aimer à l’abri des regards. Et pourquoi pas ? Imaginez un instant être conçu dans le Salon noir de Niaux, dans la Rotonde de Lascaux, sous les regards tutélaires des grands animaux, chevaux, bisons, à la lueur d’une lampe à graisse, à la chaleur de quelques peaux de bêtes, les petits cris du plaisir résonnant longtemps dans les galeries. Vous vous dites : il exagère, et c’est vrai, c’est une pure fiction puisque le texte manque, le texte qui nous aurait une fois pour toutes, appris les croyances et les rites. À la place de quoi nos évangiles de Breuil, de Cartailhac, de Capitan, de Glory, de Leroi-Gourhan, de Nougier - pour n’évoquer que les morts – ne sont que gloses.

 

Nos trois Vénus d’Angles-sur-l’Anglin sont sculptées dans la pierre, mais contrairement à de nombreux signes interprétés à tort ou à raison comme des représentations de vulves, les images ne laissent aucun doute. Les sexes sont en évidence, captivent notre regard, triangles harmonieux, fendus comme il se doit, relief des cuisses et d’un ventre arrondi, mais pas d’obésité ici, et toujours le nombril.

Sur la première des trois, les jambes sont peu marquées, mais une fine ligne va du nombril jusque sous le ventre, filant en direction du sexe, et qui pourra indiquer une femme gravide. Au moins est-ce ainsi que je l’aime, me souvenant de ma femme enceinte portant la même ligne. D’ailleurs le ventre est tendu, pesant, ou bien est-ce seulement le rendu de la photographie, l’ombre portée sur la roche qui la dessine de la sorte ? Je ne crois pas, j’ai plusieurs documents et tous ont le même effet. Ce qui m’attire, c’est l’absence de disproportion, le buste est harmonieux, le triangle pubien un peu trop marqué, mais dans l’ensemble on pourrait être devant une représentation des trois Grâces : Aglaé, Thalie et Euphrosyne. Une beauté de l’âge classique.

Celle du centre possède encore une partie des jambes, les hanches sont larges et le nombril est présent mais sans la ligne gravidique, un éclat de roche manque et abîme le ventre. Tout en haut, là où la sculpture se termine, une pierre ronde évoque un sein, mais ce n’est sans doute là qu’un effet des documents. La fente du sexe - et de cela je suis sûr - est plus profondément entaillée, plus ronde, plus ouverte ; elle marque le creux des cuisses, elle capte le regard au centre de la frise, le regard et le désir.

La troisième Grâce, permettez-moi de les nommer ainsi plutôt que Vénus, est représentée de face, moins en relief que les précédentes, les hanches plus étroites et le buste fin. Le triangle pubien en l’absence de l’arrondi de l’abdomen est incomplet, la fente du sexe est présente et le nombril aussi. Ce pourrait être une jeune fille, il y a du pré-pubère dans cette silhouette. Elle est superposée à un bison. Le bison est à l’arrière-plan, on voit la courbe du dos, l’arrière-train et l’une des pattes dessinée entre les deux Grâces de droite. Au-delà, la frise continue avec sept bouquetins sculptés sur cinq bisons plus anciens. Avant le panneau des trois Grâces, nous avions un couple de bison, une jument, un cheval. Selon les descriptions, on précise que les panneaux sont séparés par des anneaux sculptés comme j’en avais vu à Pair-non-Pair, qui pourraient indiquer une division de l’habitat. Adossées à la frise, il y avait peut-être des séparations en peaux de bêtes ; mes trois Grâces indiquaient-elle la demeure d’une sage-femme du Magdalénien ou celle d’une fille publique ? À moins qu’il ne s’agisse d’un lieu consacré à l’amour ?

Rien n’a filtré jusqu’à nous, l’Anglin coule à quelques mètres, bordé d’arbres. La vie devait être agréable ici pour peu que le coin soit giboyeux. L’abri du Roc-aux-sorciers était plus vaste, la frise courait jusqu’à la cave Taillebourg à trente mètres en amont. Totalement effondré, ce secteur n’en a pas moins livré des blocs sculptés ou gravés dont l’un représente un profil d’homme vêtu semble-t-il d’une fourrure, et dont le trait fait penser aux plaquettes de la grotte de la Marche.

 

On est loin néanmoins dans cette image de la beauté vue au centre de la frise, revenant à elle j’essaye vainement d’imaginer la sexualité de mon frère Cro-Magnon, car ce trio, n’en déplaise à certains chercheurs, me paraît à moi, éminemment érotique ; l’origine du monde gravée sur la pierre. Ailleurs dans les grottes, on n’a fait que souligner certaines failles de rouge pour les rendre purement sexuelles, le rouge des lèvres, ou celui des menstrues. Non, plutôt des lèvres.

Ces représentations étaient peut-être fonctionnelles - je veux dire qu’on a retrouvé des phallus de pierre dont les femmes devaient avoir quelque usage - il ne me paraît pas impossible d’imaginer des hommes se masturbant devant de telles images il y a 14 000 ans. Il serait même bien étonnant que cela n’ait point eu lieu, la pulsion sexuelle est encore chez l’homme si peu intellectualisée que je ne dois pas être foncièrement différent de Cro-Magnon ou de Neandertal. Si l’histoire, la culture, me font ranger les trois Grâces de la frise du côté de l’œuvre d’art, je connais nombre d’images où la nudité de la femme force l’excitation.

Mais chez les abbés, qui rampent dans les conduits étroits vers Lascaux, Font-de-Gaume, Combarelles et j’en passe, chez les universitaires qui reprennent dès lors les découvertes des abbés, on se méfie considérablement des interprétations faciles, des métaphores usées, de l’image combien de fois ressassée de la grotte-symbole intra-utérin. On éloigne Cro-Magnon de la fange dans laquelle on l’avait découvert. Non ! L’homme préhistorique n’est pas la brute qu’on croyait au début du siècle dernier, voyez, il est capable d’art, de beauté… D’amour, on ne sait pas.

Et, s’il a une sexualité, elle est naturelle et peu complexe. Je l’ai lu, je vous l’assure, du Rousseau au vingtième siècle. À croire que la perversion, s’ils songent à elle, est la fille de la modernité, mais 14 000 ans, c’est hier, et je ne doute pas qu’une civilisation florissante vécût sur les bords de l’Anglin, adossée à la frise. Nomades, sans doute puisqu’il faut suivre le gibier. Mais leurs jeux d’amour et de sexe comparables aux nôtres…

 

Ils le sont : en Mésopotamie, en Egypte, en Chine, deux ou trois mille ans avant notre ère, raffinement, érotisme, sensualité que nous lions à un certain orientalisme, et qui n’ont rien à envier à notre début de millénaire.

Ils le furent : dessinées avec soin sur les rochers d’In Aouanrhet, en Algérie, il y a 7000 ans, de petites scènes d’accouplement, un kamasoutra du néolithique, des images de quelques centimètres détaillant des positions amoureuses à la recherche du plaisir. Alors qu’on cesse de nous faire passer pour des érotomanes, sitôt évoquée la sexualité de nos ancêtres, et regardons sans honte la frise d’Angles, le sexe au milieu des bisons, des chevaux, des bouquetins. Elles sont simplement belles ces hanches, elles ont la symbolique qu’on voudra bien leur donner, la roche-mère ou la femme pierre. Elles superposent le sexe féminin et l’animal totem, la femme et le cheval. Louis-René Nougier va d’ailleurs plus loin en affirmant – Nougier est un homme qui laisse peu de place au doute dans ses textes – qu’une partie des vulves représentées dans les anciens abris comme La Ferrasserie, sont en fait des empreintes de chevaux dont la sole et la fourchette évoquent inévitablement le sexe féminin, l’objet du désir.

 

Voilà, la fière cavale, la poulinière et la femme, c’est vrai, ces deux-là ont quelque chose en commun que nous ne partageons pas, une communication qui nous échappe, il suffit d’observer dans n’importe quel paddock comme ils vont bien ensemble. Alors que nous nous promenons, fiers en soumettant la bête, à peine tolérés en mâles conquérants… Un rien ridicule.

Nous n’allons pas à cheval : nous chevauchons, et l’animal, et la femme dans notre couche… Vous allez dire que je m’égare, qu’une fois de plus je me laisse aller à la rêverie, et quoi de mieux pour désirer mes Grâces sur l’Anglin, enrochées par quelque sort, quelque magie ancestrale qui les retient prisonnières.

Oui, je m’égare, peut-être est-ce là sur falaise du Roc-aux-Sorciers, les sœurs filandières, les trois Parques : Clotho, Lachésis, Atropos, bien autre chose que l’amour ; qui filent, dévident et coupent notre vie, la vieille mythologie Grecque à mon secours ? Face aux bustes, j’échoue à interpréter : ce n’est qu’une photographie, il y manque l’odeur, le temps qu’il fait, la lumière du jour. Ce n’est pas même un souvenir, mais un document, une béquille à l’impossibilité de voir de ses yeux ; tout l’art préhistorique est ainsi fait d’interdits, d’inaccessibles. En vérité, il y a des chercheurs, mais il n’y a pas de passeurs, ou si peu, dont l’approche subjective, mensongère, chercherait une émotion, plus qu’une vérité toujours remise en cause.

 

Point de départ, guère d’arrivée, on ne prend pas congé d’une photographie, on la range dans un classeur, une quelconque pochette, pour plus tard dit-on. Aucun déchirement - j’en conçois, en quittant chacune des grottes visitées – une bonne indifférence, ce n’est que du papier, ton corps n’est pas là et ton esprit trop loin.

 

Thierry Guilabert