Mammut_Meyers


 La première fois, ils ont peur. Ce n’est pas difficile à imaginer ; ils franchissent la bouche, la gueule, enfin ce qui sert depuis toujours d’entrée au Cro de Granville – cro en patois signifiant cavité, dépression – aujourd’hui nommée grotte de Rouffignac, et qui à l’époque pas si lointaine, disons 13000 ans, vers la fin du Magdalénien, devait être connue et redoutée.

 

À moins, que cela ne soit pure allégation, que la peur très contemporaine éprouvée à l’idée de me retrouver, seul ou presque, dans le noir de la caverne, les hommes, mes semblables Cro-Magnon, ne l’aient pas endurée, habitués à la grande obscurité de certains ciels sans étoiles, sans lune, et surtout ni réverbère ni fenêtre éclairée dans la nuit ; juste de loin en loin - ils sont encore si peu – les lumières vacillantes d’un feu, dont tout un chacun sait combien il rend les ténèbres plus terribles encore, comme douées de vie, formes et mouvements, que la flamme découpe un instant dans le grand bloc d’ombre.

Mais c’est peu probable, il suffit pour s’en convaincre de se souvenir du besoin de veilleuse que nous avions enfants, une sorte d’atavisme à l’échelle humaine, une tare aussi qui nous fait incapables de nous déplacer la nuit, pas nyctalope pour deux sous, à la merci de ceux qui fomentent dans l’ombre, les rêves, les cauchemars, les créatures imaginaires et les bêtes, bien réelles celles-ci, qui chassent - les félins par exemple, encore nombreux dans nos régions, lionnes représentées sur les parois de la grotte Chauvet en Ardèche. Et lorsqu’elles ne sont pas douées d’une vision nocturne, les bêtes sentent mieux, courent plus vite, sont plus fortes que Cro-Magnon. Pourtant depuis longtemps le jeu s’équilibre, Cro-Magnon, comme auparavant Australopithèque ou Neandertal, s’il craint l’animal sauvage, se nourrit de sa chair, il connaît les secrets du silex, les bifaces, les pointes, les lances et les propulseurs. Les armes qui prolongent son bras le font redoutable. 

 

Oui, mais la grande bouche noire qui s’ouvre à flanc de colline, les larges couloirs qui s’enfoncent sous terre, ce ne pouvait être innocent d’y pénétrer. Quand il habite les cavernes, l’homme n’utilise que le débouché de celles-ci - elle offre une température constante, le protège de la pluie - une sorte d’abri-sous-roche, d’habitat troglodyte dont il explore chaque recoin. Mais s’adosser à un gouffre dont on n’a pu sonder la profondeur, c’est impensable tout au plus peut-on supposer qu’ils demeurent sous la voûte au voisinage de la lumière. La vraie, pas celle que la lampe à graisse (modèle Lascaux -18000, et qui sans doute n’a guère changé depuis) gagne sur le noir. Mais de ce campement à l’entrée de la caverne, on n’est pas certain. Le Cro de Granville fut de tout temps piétiné par des visiteurs : curieux, ermites, réprouvés… Et c’est miracle d’avoir, un jour de l’été 1956, retrouvé les gravures, les dessins dont on avait entendu parler dans de vieux livres, mais qu’on pensait disparus.

Et, je me proposais d’amener ma famille visiter le site de Rouffignac, de pénétrer à mon tour sous le porche, large, bas de plafond, avec l’inévitable guichet, et derrière la grille, les machines à boissons, à friandises, des livres, des objets voués au culte de l’espèce, colliers, foulards, bagues, sensés nous rapprocher de notre ancêtre. Attente dans une matinée froide et humide, de l’ouverture de la petite porte là-bas qui laisserait passer une courte vague de vacanciers, guère plus d’une trentaine. J’avais tout le loisir de penser à l’exploitation mercantile des grottes ornées, mais sans agacement, sachant le prix à payer (pour avoir accès à ces mammouths, bisons, et autres traces du magdalénien) les grilles métalliques, les consignes de sauvegardes, et le petit train électrique. Oui, ma femme avait plaisanté sur cet aspect : « un petit train !», j’avais haussé les épaules.

 

J’ai pensé : « il n’y a aucune raison de considérer Cro-Magnon plus poltron que moi.» D’abord, on se dit : « oui, mais la nature entière pour lui n’était qu’un vaste mystère, l’orage, les étoiles, le vent : incompréhensibles. La maladie inguérissable et les armes primitives qui n’évitaient pas le corps à corps - grand progrès que de pouvoir tuer à distance.» Enfin, toutes sortes de banalités qui viennent à l’esprit du profane. Mais, l’inconnu est toujours aussi vaste, il grandit même à mesure qu’enfle la somme des connaissances. Les questions seulement diffèrent : l’infini, l’origine, l’espace, la profondeur, le pourquoi. À moins qu’elles n’aient toujours été là les questions. Et puis, nous vouons des cultes à des dieux, nous avons besoin de toutes sortes de magies non pas pour inventer ce qui n’existe pas et dont nous ne sentons aucun besoin – je me souviens de la vie avant le téléphone mobile, l’ordinateur portable, le lecteur mp3 – mais pour cerner ce qui nous reste insondable, maîtriser ce qui nous échappe : l’avenir, le destin, ou comme on voudra le nommer, et dont on sait, et Cro-Magnon le sait aussi, l’aboutissement fatal qu’il réserve.

 

À onze heures le guide vient nous chercher, le groupe se presse autour de la porte métallique. Il contrôle les billets et nous accompagne jusqu’au train avant d’aller refermer l’issue. La galerie est dans la pénombre et, une fois installé sur les banquettes, on a très froid. On n’a pas même une longue marche pour se réchauffer, et la seule fois de la visite où l’on descendra du train, loin dans la grotte, signifiera le retour.

 Mais pourquoi venaient-ils ici ? Pourquoi ont-ils gravé ou peint les murs d’un bestiaire d’animaux aujourd’hui disparus ? Quelle folie les poussait à se risquer au fond de la caverne, munis d’une lampe à graisse ? Dès que le train s’ébranle, que la lumière s’éteint ne, laissant plus que ces phares dans le noir, la grotte prend des dimensions gigantesques. On est trompé par la vitesse très lente de l’attirail, on se croit vite au centre de la terre, on n’est plus dans le bon élément si tant est qu’on ne l’ait jamais été. Le convoi brinquebale, la lumière du train s’éteint parfois, le groupe réagit par un ah ! un oh ! Le guide prend la parole, d’une voix claire avec un léger accent, il raconte la formation de la grotte, la rivière souterraine. Il manœuvre un projecteur de côté pour souligner tel ou tel aspect ; les rognons de silex rougeâtres, les marmites inversées qui furent des effondrements de la voûte du temps où l’eau circulait dans la grotte. Il parle avec assurance.

 

Plus le train avance, plus on se dit qu’il faut une sacrée motivation, que la faible clarté du jour est vite avalée par les ténèbres, que cela ne finit pas, dix kilomètres sur trois étages. Cro-Magnon n’a visité que le niveau supérieur, le plus vaste, une sorte d’arbre aux multiples ramifications. Le train n’explore qu’un fragment du plan complexe. Dès le départ, on sait qu’on ne verra pas tout, seulement quelques morceaux choisis déclinés à la belle saison pour les voyageurs. D’autres pièces, d’autres dessins restent dans l’ombre, réservés à quelques préhistoriens dont je ne suis pas hélas ! Mais c’est mieux que rien, mieux qu’un fac-similé comme à Lascaux, mieux qu’une exposition, quelques photos sur un pan de mur. Ce sentiment d’authenticité, être à la place même qu’occupait Cro-Magnon, remonter les galeries avec si peu de lumière qu’on s’imaginerait presque voir comme il a vu, bien que la flamme soit incomparablement plus vivante que la torche électrique.

Ça ne donne aucune réponse à mes questions, le guide lui-même affirme qu’on ne sait rien, qu’on suppose, mais on ignore pourquoi des hommes s’enfonçaient si loin sous terre. Et ils n’étaient pas les premiers à venir. Le projecteur éclaire les parois, et des milliers de stries verticales apparaissent, dont on nous dit avec certitude qu’elles sont l’œuvre des ours des cavernes, qu’au sortir de l’hibernation, ils ont besoin de s’user les griffes sur la roche comme on se taillerait les ongles. J’imagine un instant tout un alignement de plantigrades dressés sur les pattes arrière, gravant la pierre dans un concert de grognements, mais l’animal est solitaire, d’un caractère plutôt bougon, seule la répétition de ces gestes sur des milliers de générations explique la quantité de stries. Il faut que je garde à l’esprit que 2000 ans ne sont rien, 13 000 pas grand-chose, en comparaison avec les millions d’années où l’espèce animale a colonisé la grotte. Cro-Magnon, c’était hier.

Par une inversion des sentiments, je n’éprouve plus la distance entre nous, mais la proximité, le voisinage. Même si ça me pousse à des erreurs d’interprétations, je ne peux comprendre Rouffignac qu’à la lumière de ce que je suis, homme à peine entré dans l’histoire, c'est-à-dire dans l’écriture, ayant franchi un abîme d’abstraction de la lettre écrite à la chose vue.

 

Nous atteignons le secteur des œuvres préhistoriques. Les parois ont changé, plus lisses entre les strates de silex, plus blanches quand on les éclaire, comme si un plâtrier avait œuvré dans le coin quand ce n’est rien d’autre que l’action de l’eau. Le train s’arrête, le guide descend avec sa lampe torche et, nous autres, frigorifiés dans le noir sommes prêts pour la révélation. Il raconte sans doute l’exploration de l’été 1956, l’invention de Rouffignac. Car ainsi on appelle les découvreurs de grottes ornées : des inventeurs, et qu’importe si des millions de pas les ont précédés, ils sont les premiers depuis Cro-Magnon à connaître l’origine des gravures.

Le guide éteint la lampe, joue la situation : « À présent je vais illuminer la paroi et les mammouths vont apparaître.» Mais quand il éclaire, on ne voit rien. « Ah ! Ça alors. Où sont-ils passés ?» Il dirige le faisceau vers le plafond et voilà, des dizaines d’inscriptions qui n’ont rien de préhistorique, des noms, des dates, certains visiteurs très anciens, un abbé avant la révolution, et des tas d’autres qui vinrent dompter leur peur au fond du gouffre. Pas des vandales ni des voyous, trop facile de s’indigner aujourd’hui, les sites classés, la protection du patrimoine sont des idées neuves qui n’avaient pas cours au dix-huitième siècle quand l’homme débutait à peine son effort encyclopédique pour le délivrer de la tutelle des dieux. Personne ne mettait en garde : « Ne touchez pas ! n’abîmez pas ! Pensez aux générations futures. » La terre était neuve. Et, 200 ans plus tard, pollution, changement climatique, catastrophe écologique, Cassandre au bord du gouffre, nous pensons aux enfants.

« Bonté divine !» Voilà le genre d’expression qui a pu m’échapper devant les graffiti, mais le guide revient à la paroi blanche : « Je vous l’ai dit, ces anciens visiteurs n’ont sans doute rien soupçonné des gravures. Car pour les voir, il faut savoir regarder.» Il éclaire alors de côté la craie, les ombres se révèlent qu’on n’a pas vu de face, et avec elles, deux mammouths.

On reconnaît l’animal, non sans émotion, c’est qu’à cet endroit, un homme, il y a 13000 ans a tracé de ses doigts, sur la surface meuble, la silhouette. Auparavant, un autre - sans doute - a laissé de longues stries verticales. Et, si à mon tour, je posais la main, j’appuyais sur la craie, mes doigts s’enfonceraient d’un centimètre, je laisserais ma trace à côté des siennes.

Bien sûr, cette pensée est sacrilège, sacrilège mais humaine. Le dessin sur la pierre ou plutôt dans la pierre, c’est plus ancien que tous les livres.

Cro-Magnon a dû longuement chercher l’endroit, un galet sera l’œil, les animaux se feront face. Le trait doit être réussi du premier coup, il n’y a pas de brouillon dans l’art pariétal. J’imagine, qu’il devait tracer des figures dans l’air, répéter le geste, une chorégraphie précise, avec respirations, arrêts, ici les longues défenses, là la bosse du dos. On attend le moment, il faut être certain de réussir, de ne pas gâcher le support qu’on a en grande quantité, certes, mais les ratés sont indélébiles.

À moins qu’il y ait eu des essais, qu’il ait maintes fois répétés, par exemple sur du bois, ou sur de petites plaquettes d’argile comme on en a retrouvé ailleurs, ou plus simplement sur le sol, en pleine lumière comme on dessine dans le sable humide. Tout n’est que supposition, le comment, le pourquoi. Un philosophe viennois a écrit : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire », juste décrire et encore partiellement, avec une photographie sous les yeux parce que le souvenir, l’image furtivement aperçue dans la caverne, n’a laissé en moi qu’une empreinte floue. Je l’ai reconnue pour ce qu’elle est, mais je ne peux la décrire sans l’aide d’un livre, ou d’une carte postale achetée à la sortie, et si c’est là mon travail, alors oui, autant se taire.

 

En vérité, une seule chose importe, ce que me font ces gravures, quelle expérience je tire de ces dessins. Comment, dans le noir, j’ai oublié les vingt ou trente personnes qui m’accompagnent, femme et enfants, tous aussi ébahis par les si bien nommés Mammouths de la découverte. Le reste (et d’abord la description) est sujet aux erreurs de mémoire que les photographies, livres et cartes, permettent de palier.

Ainsi je ne me souviens pas que le guide ait éclairé la paroi de droite où se trouvent trois autres gravures de mammouth, sans doute l’a-t-il fait mais la frise des rhinocéros laineux qui vient juste après a oblitéré ce moment. Ce dont je suis certain, c’est qu’il prenait un malin plaisir à nous plonger dans le noir quelques instants avant de diriger sa lumière sur les dessins. Chaque œuvre importante possédait un éclairage fixe dans la grotte, le guide ne s’en servait qu’en dernier recours, s’il devait préciser un détail, descendre du train, se rapprocher de la gravure. À Rouffignac, l’installation se fait oublier, malgré les rails, les wagons, on n’a pas l’impression d’une grotte aménagée, à l’inverse des cavités naturelles où chaque concrétion est mise en lumière.

Les trois rhinocéros sont dessinés au trait noir, bioxyde de manganèse utilisé comme un crayon aux endroits où la roche est plus dure. Les lignes sont parfois altérées par des éclats, des graffiti ou encore un léger dépôt de calcite sur le bas de la frise qui prouve l’authenticité des œuvres, mais l’ensemble subjugue par sa beauté, sa simplicité, l’économie des détails pour figurer la bouche, les yeux, et l’expression de vie qui se dégage. Plus encore que dans les gravures, la fragilité du dessin émeut, ramène à Cro-Magnon. Que cherchait-il en ornant la pierre que nous ne savons plus lire ? À Lascaux, on a émis l’hypothèse intéressante que certaines frises étaient une tentative de reproduction du mouvement, l’équivalent des lanternes magiques. Plutôt que de projeter, on aurait peint directement différentes positions du même animal. En les éclairant successivement on feindrait l’animation.

Il ne semble pas que ce soit le cas ici. Les trois rhinocéros sont distincts, cornes cassées ou inversées. Il faut chercher ailleurs et, c’est bien le problème, toujours tenter une explication cohérente pour ces ornements, ces processions d’animaux, ces face-à-face de mammouths, ces couples chevaux-bisons… On n’y comprendra rien. Au final, la solution en dira davantage sur notre manière de penser que sur Cro-Magnon. Leroi-Gourhan a écrit que nous ne sommes pas plus qu’un voyageur de l’espace devant nos églises. Il soupçonnerait le caractère sacré, trouverait des correspondances, des symboles, des personnages, mais sa construction serait fausse, le contenu des rites, l’histoire contée par les Evangiles, resteraient inconnus et, - circonstance aggravante - nous n’évoquons pas une période de deux mille ans mais de vingt mille, nous traitons par des correspondances, des simultanéités, des oeuvres plus éloignées dans le temps que ne le sont la pyramide de Chéops et l’arche de la Défense.

 

Il faut se déplacer, chaque œuvre demanderait des heures d’attention et on n’a que le temps de la visite, sachant combien elle est parcellaire et combien on aura oublié sitôt revenu à la surface. Et puis, tout ça laisse perplexe. On ne parvient pas à seulement admirer les gravures. On se laisse envahir d’interrogations, d’énigmes plus impossibles à résoudre les unes que les autres.

Alternant de droite à gauche les panneaux se succèdent séparés par de petits trajets. À sept ou huit cents mètres de l’entrée de Rouffignac, on est au centre de la terre, au secret. Cheval gravé, mammouth aux défenses interminables, au corps hachuré donnant ainsi l’effet du pelage, et c’est le Patriarche. Tête de cheval tracée au noir en utilisant le modelé d’un rognon de silex ocre, qu’on aperçoit non sans effort et que le guide nous demande de bien mémoriser pour la retrouver plus loin, sur le Grand Plafond. Et puis tout au bout de la galerie Henri Breuil, avant de faire une petite marche arrière pour prendre sur la gauche la Voie Sacrée, voilà la grande frise des mammouths. Deux hardes s’affrontent, dix animaux semblent surgir de la brume, entre une strate de silex et le lent travail de la calcite qui a presque effacé le bas des corps, à peine devine-t-on quelques traces noires pour les pattes. Le haut parfaitement visible, la courbe des bosses, des trompes, toujours le souci d’économie, l’animal rendu par un seul trait, l’agencement des dix silhouettes et la symétrie de l’ensemble.

On n’est pas face à quelques gribouillis étalés sur de la roche, mais à une œuvre longuement réfléchie, utilisant intelligemment le support, les anfractuosités, les bombés ; toutes les formes naturelles pouvant enrichir la palette monochrome.

 

Ce n’est pas le fond de la caverne, au-delà ça continue sur des centaines de mètres avec des gravures, des frises, que je ne verrai pas. La galerie n’est pas aménagée, la visite durerait des heures. Le train repart en marche arrière, me laisse sur l’impression d’à peine effleurer la grotte. Ici s’arrête le domaine des amateurs. Pour la suite de la galerie, passez votre chemin, consultez les guides…

Mais la visite n’est pas finie, le train repart dans l’embranchement de gauche pour de nouvelles haltes. Nous longeons des bancs d’argile creusés de cratères assez grands, parfaitement lisses, ce sont des nids d’ours, des dizaines de nids cachés dans les profondeurs où l’animal, qui n’est pas plus nyctalope que nous, venait hiberner.

Une frise gravée cette fois-ci, de cinq mammouths affrontés, les deux de gauche sont superbes avec les longues stries des poils. Les deux de droites sont moins fouillés, et au milieu un petit, on le reconnaît à la taille de sa bosse. La théorie de Nougier, l’un des inventeurs de la grotte (qu’il applique d’ailleurs aussi au groupe des trois rhinocéros), c’est de lire la paroi selon l’orientation des figures : un couple de mammouth pénètre dans la caverne, sorte d’hivernage, et en ressort au printemps avec un petit. Il parle d’une formule heureuse, d’une symbolique que l’on retrouve souvent dans l’art pariétal.

Peut-être sera-t-on gêné par les affirmations ne laissant aucun doute ? En découvrant quelques ouvrages censés étancher la soif d’explication, on aperçoit que le monde des préhistoriens est agité de guerres. Comme les mammouths de la grotte, les théories s’affrontent, les auteurs se dédaignent, toute la ronde des pouvoirs est à l’œuvre, universitaires, découvreurs, profanes, en fin de compte on ne sait rien ou presque des motivations de Cro-Magnon, juste que Rouffignac est la grotte de l’unité (tout ça semble avoir été réalisé par la même personne ou le même groupe d’artistes, seuls les tracés serpentiformes sortes de traits parallèles digitaux, de courbes qu’on voit sur les parois, et même surchargeant les gravures, datent d’une autre période). Pour le reste, on n’est pas scientifique, ce qui compte vraiment c’est l’expérience que tout homme aujourd’hui peut faire en se confrontant à ces œuvres, la joie enfantine que ça apporte d’être embarqué dans ce train. Sitôt qu’on oublie un peu les questions, les pourquoi qui embarrassent, on trépigne, allant d’un dessin à l’autre, totalement absorbé par la pierre.

 

La voûte s’abaisse. Au terme du chemin, le sol a été creusé pour permettre la visite et aussi la vision d’ensemble du Grand Plafond, mais le guide affirme que Cro-Magnon dessinait couché sur le dos, qu’il n’a jamais vu ainsi les animaux, c'est-à-dire avec le recul nécessaire pour percevoir ne serait-ce que la totalité d’un dessin.

Même aujourd’hui le plafond est très bas, on pourrait quasiment le toucher. Il y a là soixante-six figures, paraît-il, tracées au noir, parfois endommagées de graffiti plus modernes. C’est une impression étrange, nous descendons du train (la seule fois du voyage) nous avons quelques minutes pour nous imprégner de ça, il y faudrait des jours. Certaines représentations sont très fouillées, d’autres à peines esquissées. On repère les chevaux, les bisons, les bouquetins, les inévitables mammouths. L’abondance nuit, et l’on sait que l’on ne retiendra presque rien de cette profusion. Devant les photographies, on hochera la tête. Le guide montre un mammouth à opercule anal, ou la tête du grand cheval identique à celle vu tout à l’heure sur le rognon de silex, et donc, tracée par la même main.

 

Déjà, il est l’heure, d’autres trains circulent dans la grotte. Il y a des aiguillages, des attentes. Il ne faut pas traîner. Je prolonge le plaisir d’être sous ces œuvres, remonte dans les derniers, regarde encore quand le train s’éloigne, amorce le lent retour. Quelques questions fusent, je n’ai pas envie d’entendre. Je pense au puits qui s’ouvre sous le Grand Plafond donnant accès aux étages inférieurs. Au visage de profil qui garde le passage et qu’on ne verra pas, sinon plus tard, en photo, image d’une simplicité enfantine. La face humaine désarme Cro-Magnon, trop difficile à exécuter.

Mais pourquoi allaient-ils, à quatre pattes sous la roche, dessiner des bêtes sans jamais les voir tout à fait ? Quel rituel, dont nous n’aurons jamais la relation, dont on sait - au moins à Rouffignac - qu’il ne pouvait être collectif ? Une hypothèse séduisante fait de la grotte un sanctuaire dont certaines parties sont publiques et d’autres secrètes, accessibles selon le degré d’initiation, au prétexte que nos églises et de nombreuses sectes fonctionnent selon ce mode. 

On imagine aisément l’épreuve, s’enfoncer vingt minutes durant dans les ténèbres avec des stations devant les mammouths, les rhinocéros comme un chemin de croix, et là-bas ne plus être à hauteur d’homme, ramper, deviner le tracé à quelques centimètres des yeux, du grand cheval, du bison, du bouquetin, sans doute un seul descendait-il jusqu’à la figure de l’homme peinte sur le pilier qui mène aux profondeurs. On la nomme : Le grand Être.

 

Un frisson me secoue. Je ne sais s’il vient du froid humide de la caverne, ou de l’empathie, la peur toute réelle que j’aurais éprouvée à l’idée de faire le trajet il y a 13000 ans, avec la certitude de ne jamais revoir la lumière, car perdu et tout entouré de noir, la flamme ne faisant autour de moi qu’un pauvre halo.

Thierry Guilabert